«Attention, ils vont charger!» On était au cœur de la manif NoG7
Tout avait si bien commencé.
A 14 heures, ce dimanche après-midi, l'ambiance est à la fête au parc de la Perle du Lac à Genève. Plusieurs milliers de personnes ont convergé vers la rive droite pour participer à la manifestation anti-G7 organisée par la coalition No G7. Les familles sont venues avec leurs enfants, leurs chiens et leurs poussettes. Les drapeaux palestiniens flottent au-dessus de la foule. Les slogans résonnent dans une atmosphère bon enfant.
A quelques pas du centre nature La Libellule, Julia Bürgin apporte la touche finale à sa brouette violette. Membre de la ferme Culture Locale à Dardagny et de l'association Les Femmes de la Terre, elle participera au bloc des paysannes placé en tête du cortège. Le tracteur qui accompagne habituellement les manifestations féministes est resté à la ferme.
Pour autant, elle ne redoute pas les débordements. «Je suis une optimiste. Chaque année, la Grève féministe se déroule dans la paix et la bienveillance. J'espère qu'il en sera de même aujourd'hui.»
On a interviewé deux manifestantes anti-G7 👇
«C'est joyeux, c'est festif»
Un peu plus loin, Hiba et Laura, deux Lausannoises croisées dans la foule, affichent le même état d'esprit. Strass sur le visage et t-shirts en soutien à la Palestine, elles participaient déjà à la Grève féministe la veille, à Lausanne.
Pourtant, quelques détails détonnent dans ce décor familial. À l'arrière du rassemblement, certains manifestants se couvrent déjà le visage avec des keffiehs, des écharpes noires ou des lunettes de protection. Les deux jeunes femmes ne s'en étonnent pas. «Ils se protègent. Certains sont fichés et identifiés par la police. Et puis les gaz lacrymogènes, c'est hyper douloureux» Elles balayent toutefois l'idée de débordements. «Ce ne sont pas des casseurs. C'est une extrême minorité. Et en face, le dispositif policier est complètement disproportionné. Des amis se sont déjà fait contrôler à la gare.»
A 15h15, le cortège s'ébranle. Structurée en blocs thématiques, la manifestation s'étire sur plusieurs centaines de mètres. En tête marchent les féministes en mixité choisie, puis viennent les familles et les personnes à mobilité réduite, le bloc «du vivant qui se défend», celui de la Palestine, un bloc révolutionnaire, un autre kurde. Les syndicats ferment la marche.
D'un groupe à l'autre, l'atmosphère change. Aux slogans bon enfant succèdent parfois des messages hostiles à la police. Une police qui, jusqu'alors, se montre discrète malgré l'impressionnant dispositif déployé dans toute la ville.
Le cortège avance sur le quai Wilson, encadré par des barrières métalliques. Impossible d'y entrer ou d'en sortir librement. Une sexagénaire en fera l'expérience à ses dépens. Arrivée en retard, elle trottine sur les pavés dans l'espoir de rejoindre le bloc féministe. En vain. Les accès sont verrouillés. Elle devra remonter jusqu'à la rue des Alpes pour rejoindre la manifestation.
Le basculement
C'est précisément dans ce secteur que la situation commence à basculer. Les vitrines de la Banque du Léman volent en éclats. Quelques mètres plus loin, une Tesla est incendiée sur la place Dorcière. Plus haut, sur la rue de la Servette, une agence de banque Raiffeisen est également vandalisée. Jusqu'ici restée en retrait, la police observe sans intervenir. Mais les tensions continuent de monter.
A l'angle des rues Antoine-Carteret et du Grand-Pré, des feux d'artifice sont tirés en direction des forces de l'ordre qui sécurisent le périmètre. La réponse ne tarde pas. Les premiers gaz lacrymogènes sont tirés.
Sur l'avenue de France, la confrontation devient plus directe. Des manifestants lancent des projectiles en direction des policiers. Ces derniers répliquent avec de nouveaux tirs de gaz lacrymogènes.
Un groupe de black blocks – 600 selon la police – cherche manifestement à maintenir l'affrontement avec les forces de l'ordre plutôt qu'à poursuivre la marche. Pendant plusieurs minutes, les deux camps se font face.
Le face-à-face avec la police
Vers 19 heures, la tension atteint son pic. De retour à la Perle du Lac, les forces de l'ordre multiplient les sommations.
Dans la foule, certains répondent par des huées. D'autres rappellent qu'il y a encore des enfants. Une famille tente de s’échapper avec leurs enfants en larmes. «Attention, ils vont charger!», avertissent plusieurs manifestants.
Quelques instants plus tard, les gaz lacrymogènes envahissent le parc. L'air devient rapidement irrespirable. Les yeux rougissent. Les quintes de toux se multiplient. Certains manifestants sortent de petites fioles de sérum physiologique et s'en versent dans les yeux. D'autres se rincent le visage à l'eau.
Fin de la manif autorisée
A 19h, la police annonce la fin de la manifestation autorisée. Elle tente d'encercler une partie de la foule dans le parc. La manœuvre tourne court. Ce sont les policiers qui se retrouvent eux-mêmes cernés et contraints de battre en retraite sous les huées et les insultes. «Et la police, c'est des connards», scandent plusieurs manifestants.
C'était tendu entre manifestants et policiers
Croisé alors que les affrontements se poursuivent, Quentin Mayerat, assistant parlementaire du conseiller national Vert Rudi Berli, regrette cette tournure des événements.
Il estime néanmoins que l'intervention policière est restée proportionnée. «Les forces de l'ordre sont intervenues de manière raisonnable au regard des agressions qu'elles ont reçues.»
Sur le quai Wilson, la tension monte encore d'un cran. Plusieurs groupes continuent de faire face aux forces de l'ordre. Certains s'arment de tout ce qui leur tombe sous la main. Un nassage semble se préparer.
A quelques dizaines de mètres pourtant, d'autres participants profitent encore des derniers rayons du soleil. Assis dans l'herbe ou sur les murets qui bordent le lac, ils discutent tranquillement comme si les affrontements se déroulaient dans une autre ville. Entre les deux scènes, un feu a été allumé sur le trottoir, les canons à eau ont été sortis et la police a tiré des balles en caoutchouc.
Plusieurs membres de la team auto-protection de la coalition No-G7, reconnaissables à leurs gilets jaune fluo, invitent alors les participants à quitter les lieux par la rue Chateaubriand tandis que les forces de l'ordre progressent au pas de charge.
Une manifestante lâche en observant les affrontements à distance:
Progressivement, la foule se disperse. Les derniers groupes quittent la Perle du Lac sous l'œil des policiers.
Assis sur un banc, deux adolescents regardent les manifestants s'éloigner. «Ils ont réussi, frère. Ils nous ont tous dispersés. Y a quoi comme match ce soir?»
Pourtant, à quelques mètres d'eux, une centaine de manifestants se font nasser. «Quelque 300 personnes sont toujours coincées devant le Palais Wilson, dont des mineurs, des organisateurs et des membres du service d’auto-protection», indique Davide De Filippo, de la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS) à minuit. La police souhaite contrôler leur identité individuellement avant de les laisser partir.
Les policiers annoncent qu'ils vont effectuer des contrôles 👀
Le syndicaliste poursuit:
Pour les policiers comme pour les manifestants, la nuit sera longue à Genève.
