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Il a survécu à neuf camps de concentration nazis: il raconte

Fishel Rabinowitz est l'un des derniers survivants de la Shoah.
Fishel Rabinowitz est l'un des derniers survivants de la Shoah.Image: dr

Ce Tessinois a survécu à l'enfer nazi, «peut-être grâce à ses cheveux»

Fishel Rabinowitz fête ses 100 ans ce lundi. Ce Juif polonais, qui habite actuellement à Locarno, a survécu aux horreurs de l'Holocauste, et tente de les traiter de manière artistique.
09.09.2024, 11:55
Peter Bollag / ch media
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Le lac renvoie les reflets de l'été: le soleil, les palmiers, la Piazza Grande... En été, Locarno pourrait être le décor d'un rêve. Une ambiance paradisiaque qui contraste fortement avec l'histoire de Fishel Rabinowitz, qui est peut-être l'habitant le plus âgé de la ville.

Car Fishel Rabinowitz, né en 1924 dans une ville de province polonaise, a littéralement survécu à l'enfer. L'histoire de sa vie reflète toute la tragédie de la vie juive au 20ᵉ siècle; mais aussi la force nécessaire pour survivre aux persécutions.

Ce lundi, Fishel Rabinowitz fête ses 100 ans. La ville de Locarno saisit l'occasion pour rendre hommage à son résident de longue date. Le maire Alain Scherrer, à priori accompagné de tous les autres membres du gouvernement de la ville, accueillera le centenaire et ses proches dans la «Sala ricevimenti» du Museo Casorella. Mais avant cela, Fishel Rabinowitz nous a reçus dans son appartement pour un entretien. L'homme a l'œil vif, il est en forme malgré sa longue vie. Il raconte.

Fishel Rabinowitz a à peine quinze ans lorsque l'Histoire a fait irruption dans son petit monde. En septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Sa famille subit la violence de l'occupant de plein fouet, mais tente de mener une vie normale, continuant d'exploiter son commerce, une savonnerie:

«On le faisait simplement illégalement, la nuit, au lieu de légalement le jour comme auparavant»
Fishel Rabinowitz

L'un des seuls survivants

Mais la situation s'aggrave. En 1941, Fishel Rabinowitz est déporté. Lorsqu'il est libéré du camp de concentration de Buchenwald, en avril 1945, il est l'un des quatre seuls membres de la famille, qui en compte 35, à avoir survécu à l'Holocauste. L'homme a aussi enduré les «marches de la mort» que les gardiens des camps de concentration obligeaient les détenus à effectuer lorsque les sites étaient évacués en raison de l'avancée des Alliés.

En tout, Fishel Rabinowitz est passé par neuf camps de concentration et de travail. Comment a-t-il réussi à survivre? «En fait, je ne le sais toujours pas exactement», répond-il. Suit alors une explication plutôt surprenante: «Peut-être aussi à cause de mes cheveux, alors d'un rouge profond». Sa rousseur aurait plu aux Allemands, qui l'auraient mieux traité que d'autres détenus à cause d'une caractéristique aussi superficielle.

«De plus, j'étais en bonne forme physique, je pouvais travailler, construire des routes, poser des rails de chemin de fer»
Fishel Rabinowitz

Mais beaucoup de choses dépendaient quand même du hasard. La brutalité arbitraire des Nazis faisait partie du lot quotidien des détenus.

Après la Seconde Guerre mondiale, Fishel Rabinowitz arrive à Davos, où il se remet d'une maladie pulmonaire jusqu'en 1947. Il s'est ensuite installé à Locarno et a travaillé dans le canton du Tessin comme chef décorateur dans un grand magasin. Il s'est marié, et sa femme et lui ont eu un fils. En apparence, une vie normale:

«Mais plus je vieillissais, plus je me rendais compte que je devais activement me confronter à ce que j'avais vécu. Pour moi-même, mais aussi pour ceux qui viendront après».

«La représentation de la violence abrutit les gens»

Après sa retraite, il s'est rendu compte qu'il devait aborder ce qu'il avait vécu de manière artistique. Ecrire un livre, comme l'a fait l'un de ses frères qui avait survécu aux mêmes horreurs, n'était pas une option pour lui.

Fishel Rabinowitz raconte une partie de son enfance dans un foyer religieux traditionnel:

«A l'âge de trois ans, j'avais déjà copié les 22 lettres hébraïques de nos livres de prière en Pologne»
Fishel Rabinowitz

Lorsqu'il est arrivé à la retraite, il s'est souvenu qu'en tant que décorateur, il avait décoré des vitrines avec la technique dite du papier découpé, qu'il reprend aujourd'hui. A travers la calligraphie et l'art de la belle écriture, il a tenté d'assimiler les terribles expériences vécues durant les 21 premières années de sa vie.

«Aussi parce que j'ai remarqué que la simple représentation de la violence, quelle que soit la manière dont elle est montrée, ne fait qu'abrutir les spectateurs», poursuit-il. «J'ai donc essayé d'exprimer ce que l'homme peut faire à l'homme uniquement avec les 22 lettres». Son Tableau d'un Survivant en est un exemple: un tableau qui représente aussi symboliquement sa vie, confie Fishel Rabinowitz: Aleph, la première lettre de l'alphabet hébreu, est assis là, seul, en haut du tableau, et observe comment les autres lettres, son monde d'avant pour ainsi dire, se sont écrasées.

L'art de Fishel Rabinowitz a acquis une grande renommée en Suisse et à l'étranger. Entre-temps, il a toutefois abandonné la calligraphie, ne se sentant plus en état de la pratiquer. Mais il a encore un projet: il va soumettre une idée pour le mémorial prévu à Berne. Il estime qu'il est important que ce monument, qui ne doit pas seulement rappeler les victimes de l'Holocauste, soit conçu par quelqu'un qui a dû vivre ces crimes dans sa propre chair.

Traduit et adapté de l'allemand par Léa Krejci

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