Globus est un calvaire
Globus a toujours été un agent double. L’exception bourgeoise maquillée en bazar pour plébéiens qui ont plus de goût que d’argent. C’est sans doute dû au fait que son ADN fastueux est venu botter le train à deux institutions romandes populaires il y a pile trente ans.
A Genève et Lausanne, là où trônent désormais crânement les étals du grand magasin de luxe, le panier de la ménagère fut jadis raisonnable, accessible. On parle ici des inoubliables Grand Passage au bout du lac et Innovation dans la capitale vaudoise.
Depuis leur disparition en 1996, le mauvais cliché de la ménagère a évolué, enfilé des mocassins Gucci et décidé que c’était normal de débourser 170 balles pour une bouteille d’huile d’olive en provenance du Château d’Estoublon. Son rachat un an plus tard par Migros, notre brave mamie nationale et sans chichi, terminera cette sale impression que Globus nous la joue à l’envers depuis le début.
Il faut dire que la Suisse a toujours eu cette formidable particularité d’abriter un patrimoine inaccessible au plus grand nombre. Comment voulez-vous que la classe moyenne ignore l’existence de Globus, quand elle est vendue au reste du monde comme la représentante naturelle de Rolex, UBS, Zermatt ou Sprüngli, et qu’un paquet de Läckerli coûte quasiment un plein d’essence?
Un trouble de l’identité qu’il nous arrive donc de digérer en faisant mine de pouvoir nous offrir en quelques minutes un costume The Kooples au deuxième étage et des spaghetti à treize balles le kilo au ★★★delicatessa, alors qu’on n’a toujours pas payé notre prime maladie.
Les trois étoiles pourtant aveuglantes de ce palace pour épicuriens blindés ne sont pas encore assez grandes pour nous avertir du danger. Et au prix où sont les victuailles, Globus ne devrait même pas avoir le droit de le déguiser en vulgaire supermarché. C’est un peu comme si les boutiques Tom Ford congédiaient leurs portiers tirés à quatre épingles et se faisaient passer pour H&M.
Parce qu’on y croit.
Parce que c’est beau.
Parce que c’est bon.
Parce qu’on se fait à chaque fois niquer.
On est tous pareil, soyons francs. Au début, on y met un pied hésitant juste avant les fêtes de fin d’année, pour l’anniversaire de papy, un cadeau de mariage ou simplement marquer le coup. Quelques morilles, une belle bougie hors de prix, une cravate Hugo Boss. Puis, avec l’âge, on se surprend à singer le vrai nanti qui y fait ses courses avec la décontraction d’un consommateur next door à la Coop du quartier.
Pour finir par déguster sans vergogne quelques bulles et des micro-bouchées au homard avec la douce moitié, sur la terrasse de Globus Zurich, un samedi matin presque comme les autres. En d’autres termes, le grand frisson consumériste du bobo urbain trop riche pour s’en priver et trop pauvre pour en jouir sans remords.
Un leurre beau comme un camion.
Un calvaire magnifique.
Aujourd’hui, et après avoir dépensé la moitié de notre retraite chez Globus, on y court encore à la der’ pour ce bon vin qu’on fait semblant de connaître, ces pains briochés à burger affreusement délicieux ou ces conserves Pomodoro Pelato San Marzano DOP emballées comme des carrés Hermès. Dans l’entrée, une affiche payée trente-cinq balles, simplement parce qu’en plus d’être cher et délicieux, Globus a l’outrecuidance de se montrer élégant.
On se console un peu depuis que Migros a eu enfin la décence d’abandonner son bijou 18 carats, aujourd’hui en main d’un groupe thaïlandais qui a déjà fourré Globus dans un insolent portefeuille de temples européens du shopping.
Happy Birthday anyway, Globi.
