Céline Amaudruz révèle un vieux malaise suisse
Cher Alémaniques,
Récemment, des politiciens romands ont poussé un coup de gueule. Céline Amaudruz, candidate pour la succession de Guy Parmelin au Conseil fédéral, est victime d'un certain mépris de la part de ses collègues de parti. Des politiciens romands ont volé à son secours, au micro de la RTS.
Il y a aussi les critiques légitimes sur ses possibles conflits d'intérêts, qui devront être clarifiés. Mais cela n'explique pas tout. Quand les membres de l'UDC lavent leur linge sale en public, c'est que les tensions règnent sur le Röstigraben. Et il fallait vraiment dépasser quelques bornes pour faire réagir les Romands.
Disons-le directement: vous Alémaniques, avez parfois tendance à nous prendre, nous Latins, pour un genre de caution pittoresque, presque exotique. C'est sympa d'avoir un Romand dans le groupe pour divertir la galerie, mais pas plus. Dès que l'on commence à vous faire un peu d'ombre, on se fait vite remettre à notre place. Car les «codes» et les «règles de base» des institutions sont définies implicitement quelque part entre Berne, Bâle et Zurich.
Lorsqu'Alain Berset était au Conseil fédéral, beaucoup en Suisse alémanique jugeaient son style beaucoup trop vertical. J'ai déjà entendu à Berne, des journalistes alémaniques me dirent «Il se croit à Paris, lui». Dirait-on de Karin Keller-Sutter qu'«elle se croit à Berlin»? Je ne crois pas. Nous ne vous considérons pas comme des Allemands, merci de ne pas nous considérer comme des Français.
Un monde parallèle
Pour beaucoup d'Alémaniques, les limites de la Suisse connue s'arrêtent à Berne. Le canton bilingue de Fribourg est toléré — mais un peu suspect. Le Tessin? Une terre de domiciles secondaires de vacances pour la bourgeoise zurichoise. On aurait presque tendance à oublier que la Romandie — 2,2 millions d'habitants — et les italophones du Tessin et des Grisons réunis pèsent pour près de 30% de la population suisse. Ce n'est pas de la petite minorité.
Mais si la plupart d'entre vous ne nous comprennent pas, l'inverse est aussi vrai. Pour la plupart des Romands, la Suisse n'existe pas — nous vivons en Suisse romande. Notre centre de gravité politique et culturel se situe à Lausanne, située entre 40 minutes et une heure de train de la plupart des autres capitales romandes: Genève, Fribourg, Neuchâtel et Sion. Seuls les Jurassiens sont un peu excentrés. Pour un Genevois, se rendre à Zurich, c'est comme aller à Prague ou à Budapest. Alors que, langue à part, les Genevois et les Zurichois ont bien plus de choses en commun qu'avec leurs voisins directs.
Au point de vous en rendre compte — vous-même
Si je me permets de vous dire tout ça, c'est aussi parce que je connais les deux côtés de la Sarine: Fribourgeois et germanophone (hochdeutsch, bitte), je comprends suffisamment les deux parties. Mais autant le dire tout de suite: tant à Fribourg qu'à Bienne, nous ne sommes, en fait, que très peu à tenter de maintenir les ponts ouverts sur la Sarine. Je n'oublie évidemment pas nos amis Tessinois, ce canton polyglottement badass où tout le monde ou presque est trilingue.
Bref. Pour tout vous dire, le mépris qu'a subi Céline Amaudruz de la part des élites alémaniques de l'UDC et de certains éditorialistes alémaniques ne nous a pas étonnés. Ce qui nous a surpris, c'est que cette fois-ci, l'ampleur du phénomène est telle que vous, même vous, vous en êtes rendus compte.
Vos Romands préférés.
PS: les caracs, c'est meilleur que les Läckerki.
