Faut-il interdire le mensonge en politique? Le F-35 lance le débat
Candidate à l’élection présidentielle de 2027 en France, Marine Tondelier a réussi à mettre à l’agenda chargé des chaînes d’information un débat auquel personne se s’attendait. Le mensonge en politique. S’inspirant d’une législation adoptée, mais non encore en vigueur au Pays de Galles, la cheffe des écologistes veut l’interdire en France par le «vote urgent» d’une loi.
Elle a fait cette proposition le 4 septembre sur son blog, en prenant pour cas d’école un mensonge reconnu par son auteur lui-même dans l’émission Complément d’enquête. Un sénateur français avait intentionnellement menti pour défendre la réintroduction d’un insecticide réclamé par la branche agricole.
«Concrètement, rapporte Le Figaro qui cite Marine Tondelier, un politique proférant des contre-vérités sciemment serait puni. La sanction irait "de la rectification publique à l’inéligibilité et la possibilité de révoquer les élu·es coupables si nécessaire".» Une telle loi, affirment ses partisans au Royaume-Uni, doit permettre de restaurer la confiance, aujourd'hui largement abîmée, dans la parole publique.
Viola Amherd a-t-elle menti?
watson a joint cinq personnalités politiques romandes pour leur demander de réagir à cette idée qui aurait sa place dans une liste de sujets de dissertation. L’actualité brûlante du F-35, dont la commission de gestion du Conseil national a démonté mardi la thèse du «prix fixe» longtemps entretenue par le Conseil fédéral et l’ex-ministre de la Défense Viola Amherd, est une entrée en matière offerte sur un plateau.
Avant de discuter de la proposition de Marine Tondelier, une question que beaucoup ont sur la langue: la centriste valaisanne Viola Amherd, qui fut en charge de l’acquisition de l’avion de combat américain, a-t-elle menti?
Son collègue de parti, le conseiller aux Etats jurassien Charles Juillard, membre des commissions de gestion et de la politique de sécurité de la Chambre haute, «ne le pense pas».
L’écologiste neuchâtelois Fabien Fivaz, qui a siégé préalablement à la commission de la politique de sécurité du National et qui est membre à présent de la commission de gestion des Etats, n'est pas d'accord.
«J’ai toujours eu l’impression que le Conseil fédéral et armasuisse, et pas seulement Viola Amherd, ne disaient pas la vérité sur les conditions d’achat du F-35. C’est ce qu’on peut comprendre du rapport de la commission de gestion du National.»
L’interdiction du mensonge en politique, à présent. Les deux sénateurs, le Jurassien et le Neuchâtelois, partagent le même avis, chacun avec ses arguments.
«Il faut dénoncer le mensonge, mais l’interdire? Ce serait le retour de la morale au détriment de la libre argumentation.» Le centriste fait un distinguo entre le mensonge et la mauvaise foi.
«C’est une liberté de mentir, mais...»
Il reste que «c’est une liberté de mentir», reprend le conseiller aux Etats jurassien, «mais il faut assumer d’avoir menti si le mensonge est découvert».
Fabien Fivaz est catégorique:
Le Neuchâtelois développe: «Le mensonge en politique est d'autant plus détestable en Suisse, où la concordance et la recherche de compromis entre les partis doivent être basées sur la confiance.» L’élu écologiste ne croit pas qu’une interdiction légale du mensonge soit nécessaire: «Le discrédit, en politique, est une sanction forte.»
Reprenant le cas problématique des F-35, Fabien Fivaz affirme:
Sa cheffe de parti, Lisa Mazzone, juge quant à elle recevable la proposition de son homologue française Marine Tondelier: «Je pense qu'un mensonge volontaire, assumé et dans la volonté de tromper l'électorat à la Donald Trump représente un danger pour la démocratie.»
A la suite de la présidente des Vert.e.s suisses et pour rester aux Etats-Unis, on peut rappeler le mensonge de l’administration américaine sous George Bush Jr concernant la prétendue présence d’armes de destruction massives en Irak qui avait justifié l’invasion de 2003. Des demandes de poursuites pénales émanant plutôt de militants du Sud Global n’ont jamais abouti.
A gauche toujours, le conseiller national socialiste genevois Christian Dandrès fait part de son scepticisme.
«Karin Keller-Sutter n’avait pas dit la vérité»
A ce propos, Christian Dandrès cite le recours qu’il avait déposé avec d’autres élus de gauche contre la nouvelle loi sur les mesures policières de lutte contre le terrorisme (MPT) après son adoption par le peuple en 2022.
«Nous entendions par-là montrer que la cheffe de Justice et police à l’époque, Karin Keller-Sutter, n’avait pas dit la vérité, et ainsi manqué au devoir d’objectivité d’un membre de l’exécutif, en affirmant, avant la votation, que la MPT, si elle avait été en vigueur, aurait pu empêcher l’attaque au couteau de type djihadiste qui avait fait un mort à la terrasse d’un kebab à Morges en 2020.»
Comme la quasi-totalité des élus romands joints par watson, Jacqueline De Quattro, conseillère nationale PLR vaudoise, ne cache pas son étonnement face à la proposition de l'écologiste française.
La Vaudoise prend le débat sur la neutralité pour exemple – elle est opposée à l’initiative soutenue par l’UDC:
«Ministère de la vérité»
Ancien conseiller national UDC de 2007 à 2023, le Genevois Yves Nidegger, actuel député au Grand Conseil, balaie la proposition de Marine Tondelier. Pas besoin d'une loi, l'impression laissée fait beaucoup: «Asséner n’importe quoi en politique, c’est démontrer son incompétence», dit-il. Et il ajoute:
L’élu UDC craint que le prétexte qu'est l'interdiction du mensonge en politique conduise à instaurer un «ministère de la vérité».
Déjà menti?
Déjà menti en politique? A cette question, Yves Nidegger, comme tous les élus interrogés, répond par la négative. Il précise:
Au vu des réponses du panel d’élus sollicités pour commenter la proposition de Marine Tondelier, elle aurait peu de chances d’être acceptée en Suisse, du moins par les politiques.
