Le travail méconnu des avocats des victimes du Constellation
L’affaire du Constellation ne se joue pas seulement dans les bureaux du Ministère public valaisan, mais aussi dans les études d’avocats. Dans les agendas qu’il faut déplacer. Dans les pièces qu’il faut lire, classer, relire. Dans les auditions auxquelles il faut décider d’assister ou non. Dans les appels de familles qui veulent comprendre. Dans cette procédure appelée à durer, une partie essentielle du travail reste invisible.
Un dossier qui dévore les agendas
«Un dossier de cette ampleur ne peut pas être traité comme une procédure pénale ordinaire», résume Me Loïc Parein, qui défend des victimes et des proches. La formule décrit bien l’enjeu. Dans ce type d’affaires, l’avocat ne se contente pas d’intervenir à l’audience ou de prendre connaissance d’un dossier déjà stabilisé. Il doit suivre une enquête en mouvement, surveiller les développements, coordonner son action avec d’autres conseils et rester capable d’identifier rapidement ce qui compte pour les personnes qu’il représente.
Car le dossier grossit au fil des semaines. Chaque audition, chaque procès-verbal, chaque nouvelle pièce peut déplacer la compréhension des faits.
Autrement dit, rien ne peut être laissé au hasard. Dans une affaire ordinaire, une étude peut absorber le rythme d’une procédure. Ici, c’est parfois la procédure qui impose son rythme à l’étude.
Me Didier Elsig, lui aussi engagé auprès de victimes, décrit une organisation qui commence très concrètement dès les premières heures de travail. Il faut être «précis, méthodiques et réactifs dès le début», dit-il, «à commencer par le secrétariat», puis avec les autres avocats de l’étude, qui peuvent le décharger d’autres dossiers. Derrière la robe noire, il y a donc une équipe en ordre de bataille, une logistique de l'ombre: filtrer, planifier, répartir, suivre, relancer.
L’un des enjeux les plus délicats concerne les auditions. Dans un dossier aussi volumineux, l’avocat principal ne peut pas nécessairement être partout. Il faut choisir. Hiérarchiser. Mesurer l’utilité réelle de chaque déplacement. Me Elsig parle de la nécessité de «faire le tri» et de se coordonner avec certains confrères externes.
Cette simple phrase révèle une réalité peu connue du public: défendre des victimes, ce n’est pas seulement être présent; c’est décider aussi où cette présence est indispensable. Et faire des choix.
Certaines auditions sont jugées déterminantes parce qu’elles peuvent éclairer les circonstances du drame ou d’éventuelles responsabilités. D’autres peuvent être suivies dans le cadre d’une répartition du travail, à condition de maintenir le même niveau de préparation. «Chaque audition est évaluée en fonction de son importance pour les victimes que nous représentons», explique Me Parein Dans une procédure de cette ampleur, la stratégie consiste aussi à éviter la dispersion.
Il y a également une dimension très concrète, mais décisive: les coûts. Me Elsig rappelle que les heures prises en charge par la LAVI ou par les protections juridiques sont limitées. Là encore, le public l’ignore souvent. La défense des victimes s’exerce dans un cadre humain, juridique, mais aussi financier. Il faut éviter les doublons, coordonner les présences, concentrer les efforts sur les actes les plus utiles. Le travail est intense, mais il doit rester proportionné.
Cette charge exceptionnelle pèse forcément sur le fonctionnement des études. A la question de savoir si un tel dossier oblige à réorganiser l’agenda, Me Elsig répond clairement: oui. Reporter certains rendez-vous? Oui aussi. Demander des prolongations de délais? Éventuellement. Limiter temporairement d’autres mandats? «Indéniablement!» Mais cela n’est possible, ajoute-t-il, qu’avec «une équipe soudée et motivée».
Une organisation collective
Me Parein formule la même idée de manière plus générale: «La gestion d’un événement exceptionnel exige, avant tout, une organisation collective.» Ce collectif ne remplace pas la responsabilité de l’avocat principal, mais il permet de tenir dans la durée. Or c’est bien l’une des caractéristiques de cette affaire: elle ne se mesure pas seulement à son intensité initiale, mais au temps qu’elle va prendre. Les familles, elles, ne vivent pas ce temps de la même manière que la justice.
C’est peut-être là que le rôle de l’avocat devient le plus difficile à saisir. Il doit travailler sur des pièces, des auditions, des délais, des hypothèses procédurales. Mais face à lui, il y a des personnes endeuillées ou blessées, parfois venues de Suisse, de France, d’Italie ou de Belgique, qui cherchent à comprendre pourquoi la nuit du 1ᵉʳ janvier a basculé. Elles attendent des réponses. La procédure, elle, avance par étapes.
Les familles doivent comprendre ce qui se passe, pourquoi certaines démarches prennent du temps, quelles seront les prochaines étapes. Dans une enquête aussi technique, l’avocat devient aussi traducteur: il explique ce que signifie une audition, ce que vaut un procès-verbal, ce qu’une décision de procédure permet ou ne permet pas encore d’affirmer.
Me Elsig parle, lui, de la «richesse particulière de ce dossier», parce qu’il permet d’accompagner les victimes et leurs proches «non seulement sur le plan juridique, mais également sur le plan humain». Il évoque des personnes engagées dans leur «digne et légitime recherche de la vérité et de la justice». La formule est forte, car elle rappelle que, derrière les classeurs, les convocations et les échanges entre avocats, il y a d’abord des vies brisées.
Une affaire pénale hors norme
Mais cette proximité a aussi un coût intime. «La difficulté, c’est de pouvoir débrancher de temps à autre…», confie Me Elsig. Dans une affaire pénale hors norme, le travail ne s’arrête pas toujours à la sortie d’une audition ou à la fermeture d’un dossier numérique. Il se prolonge dans les questions des familles, dans l’attente des prochaines étapes, dans la nécessité de rester disponible sans se laisser submerger.
L’affaire du Constellation a déjà été racontée sous l’angle du drame, de l’enquête en cours, des responsabilités possibles et des rebondissements. Une autre réalité existe en arrière-plan. Pour les avocats des victimes, défendre signifie aussi et avant tout lire, trier, suivre, coordonner, expliquer, parfois renoncer, parfois recommencer. Dans ce dossier, la justice avance aussi par ce travail patient, discret, loin des caméras, mais au plus près des familles.
Pour rappel, le bilan des victimes de ce terrible incendie du bar Le Constellation se monte en ce début de mois de juillet à 41 morts et 119 blessés, dont de nombreux mineurs.
