Portes ouvertes, clim à fond: pourquoi la Suisse laisse faire cette «aberration»
«Oui, c’est bizarre, mais nous faisons ainsi à la suite des consignes de notre direction.» Dans cette boulangerie-pâtisserie d'une célèbre chaine romande, l’employée sourit, gênée. Dehors, il fait au moins 34°C à l’ombre. Dedans, un climatiseur mobile tourne à plein régime. Son tuyau d’évacuation passe par la porte grande ouverte pour recracher l’air chaud dans la rue. Un cercle vicieux aussi absurde qu’énergivore.
La scène se répète désormais chaque été, et plus encore lors des canicules, dans de nombreuses villes romandes: boulangeries, coiffeurs, kebabs, épiceries, boutiques d’habits. Sollicité par watson, le personnel avance souvent une explication vague, parfois de mauvaise foi, sans rien changer.
La direction générale de cette chaîne de boulangeries nous assure pourtant qu’aucune consigne n’a été donnée en ce sens.
Une semaine plus tard, nous constatons trois jours d’affilée que rien n’a changé dans ce point de vente lausannois.
Certains commerçants plaident toutefois les contraintes: cadre légal cantonal, refus des régies, impossibilité d’installer correctement un système fixe. Ces blocages encouragent des solutions bricolées, coûteuses et inefficaces, qui ajoutent encore de la chaleur à des rues déjà incandescentes.
La France a fait fermer ces portes
De l’autre côté de la frontière, le débat a déjà été tranché. Depuis 2022, les commerces français chauffés ou climatisés ne peuvent plus maintenir leurs portes ouvertes en fonctionnement normal. L’objectif n’est pas d’interdire les climatiseurs mobiles, mais de limiter le gaspillage des portes ouvertes. En cas d’infraction, une sanction peut tomber.
En Suisse romande, rien d’aussi simple. Les autorités reconnaissent l’absurdité, mais se disent souvent désarmées dès qu’il s’agit d’agir contre un petit commerce qui branche une clim’ mobile, laisse sa porte ouverte et recrache l’air chaud sur le trottoir.
Genève vise les bâtiments, pas les portes
A Genève, les autorités cantonales disent vouloir traiter le problème à la source: bâtiments mieux isolés, protections solaires, ventilation nocturne, géocooling ou réseaux thermiques comme GeniLac. La climatisation fixe n’est pas interdite, mais elle est encadrée par la loi sur l’énergie et doit répondre à un besoin démontré.
Reste le cas très concret du petit commerce qui branche une clim’ mobile, laisse sa porte ouverte et recrache l’air chaud dans la rue. Là, Genève reconnaît son impuissance:
Les appareils mobiles sont jugés moins performants lorsqu’ils sont mal installés, mais restent considérés comme des solutions ponctuelles lors des épisodes de chaleur. Autrement dit: le Canton préfère miser sur le bâti de demain plutôt que sur la porte à fermer aujourd’hui.
Sollicitée, l’association des commerçants genevois n’a pas répondu à nos questions.
Fribourg renvoie à la Confédération
Dans le Canton de Fribourg, le Service de l’énergie renvoie d’abord la sensibilisation autour des climatiseurs mobiles à la Confédération, notamment via l’Office fédéral de l’énergie et le programme SuisseEnergie. «Il revient prioritairement à la Confédération de mettre en place de la sensibilisation et de l’information», estime son chef, Serge Boschung, en évoquant aussi le rôle des faitières et des organisations nationales.
A l’échelle cantonale, il souligne surtout l’évolution rapide des exigences constructives: protections solaires, rafraîchissement des bâtiments, pompes à chaleur réversibles. Le sujet est aussi discuté sous l’angle énergétique: lors des périodes de fort ensoleillement, la production solaire peut être abondante sur le réseau. Mais sur la pratique très concrète des commerces qui font tourner une clim’ mobile porte ouverte, aucune interdiction ni mesure cantonale spécifique n’est avancée.
Le Valais pointe l’absurdité plus franchement
Dans le Canton du Valais, le Service de l’énergie se montre plus direct. Pour un bâtiment chauffé ou refroidi, l’enveloppe thermique doit rester fermée selon les normes techniques applicables. «Installer un chauffage ou un climatiseur avec une porte ou une fenêtre ouverte n’est pas conforme à la législation», indique son chef Joël Fournier.
Mais la loi ne régit pas, en revanche, le comportement des utilisateurs de climatiseurs mobiles. Le Canton plaide donc pour de la sensibilisation: une telle installation réduit fortement l’effet de rafraîchissement et entraîne une surconsommation électrique. Avec un effet pervers supplémentaire: «contribuer d’autant plus à surchauffer la rue».
Vaud promet un tour de vis… en 2027
Dans le Canton de Vaud, impossible aujourd’hui de sanctionner directement un commerce qui fait tourner une clim’ mobile porte grande ouverte. Ces appareils d’appoint ne sont soumis à aucune contrainte cantonale spécifique, hormis des normes fédérales d’efficacité énergétique. Les climatisations fixes, elles, doivent être autorisées par le Canton et répondre à des exigences plus sévères, notamment une compensation renouvelable d’au moins 50% de leur consommation électrique.
Mais Vaud prépare un tour de vis. Dès le 1er janvier 2027, la nouvelle loi sur l’énergie devra limiter les pertes liées aux portes ouvertes dans les bâtiments accessibles au public, commerces compris.
Sas, porte à tambour ou fermeture automatique pourront être exigés. En attendant, la clim’ mobile qui refroidit un magasin ouvert sur la rue reste largement hors radar.
Lausanne veut pouvoir sanctionner dès 2027
Les autorités lausannoises reconnaissent le problème mais disent ne pas avoir les moyens d’agir actuellement. Rien ne permettrait aujourd’hui d’interdire ou de sanctionner un commerce privé qui laisse sa porte ouverte alors qu’un climatiseur tourne à plein régime.
Le Dicastère de l’économie et de la sécurité publique assure «encourager naturellement les bonnes pratiques en matière d’efficacité énergétique» et rappelle qu’un local climatisé devrait rester fermé pour éviter les déperditions. Mais aucune campagne ciblée ni mesure coercitive n’est annoncée. En pleine canicule, la Ville s'en remet au bon sens de chacun.
Les Services industriels lausannois nuancent cependant l’impression d’inaction. Dans le cadre de la consultation sur la nouvelle loi vaudoise sur l’énergie, la Ville dit avoir demandé l’intégration d’une base légale permettant d’interdire les portes ouvertes lorsque chauffage ou climatisation fonctionnent. Cette proposition a été retenue par le Canton. Ainsi, en 2027, Lausanne devrait pouvoir exiger la mise en conformité des commerces concernés et prononcer des amendes.
Les commerçants refusent d’être les seuls accusés
Présidente de la Société coopérative des commerçants lausannois, Anne-Liz Noz ne défend pas les portes ouvertes climatisées. «Mais ce n’est pas en montrant les commerçants du doigt que l’on règlera un problème qui est avant tout structurel», affirme-t-elle. Elle admet qu’un climatiseur mobile qui souffle son air chaud dehors, porte ouverte, est «une aberration énergétique».
Mais selon elle, les règles vaudoises rendent souvent la climatisation fixe inaccessible aux petits commerces, surtout lorsqu’ils sont locataires de bâtiments anciens, sans droit sur la façade ni sur la toiture. Pris entre fortes chaleurs, santé des employés et nécessité de rester ouverts, certains se rabattent alors sur des solutions bricolées et peu efficaces.
Sur une éventuelle campagne de sensibilisation, elle semble surtout plaider pour une approche partagée: informer, oui, mais sans désigner les commerçants comme seuls responsables d’un problème qu’elle juge d’abord règlementaire et technique. La Société coopérative souhaite que «les politiques trouvent des solutions applicables et efficaces».
Le WWF veut remettre du bon sens dans la clim’
Le WWF Vaud, lui, ne mâche pas ses mots. «Climatiser porte ouverte, c’est surtout chauffer la ville», estime Lorenzo Poglia, chargé d’affaires de l’organisation. Pour lui, ces pratiques illustrent moins une fatalité technique qu’un manque de sobriété: l’air frais produit à grand renfort d’électricité s’échappe immédiatement, tandis que la chaleur est rejetée dehors. «Beaucoup d’énergie consommée pour très peu d’effet, et des trottoirs encore plus chauds.»
Le WWF appelle à commencer par le plus évident: fermer les portes, poser des protections solaires, mieux ventiler et assainir les bâtiments.
La situation en Suisse romande? Les lois cantonales vont se durcir, les bâtiments devront s’adapter, les Villes recommandent, les Cantons expliquent, les commerçants invoquent les contraintes et les régies immobilières restent souvent dans l’angle mort. En attendant, chaque été, la scène se répète: une porte ouverte, un tuyau dehors, une facture d'électricité plus élevée, une rue plus chaude. Et tout le monde trouve cela absurde...
