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L'inflation pourrait atteindre 4% en Suisse en 2022, selon le professeur d'économie Sergio Rossi (médaillon).
L'inflation pourrait atteindre 4% en Suisse en 2022, selon le professeur d'économie Sergio Rossi (médaillon).image: shutterstock, montage: sainath bovay
Interview

«Si les salaires compenseront l'inflation? Permettez-moi de rire»

Professeur d'économie à l'Université de Fribourg (Unifr), Sergio Rossi dresse pour watson un tableau peu rassurant du futur proche. Beaucoup dépendra de la poursuite ou non de la guerre en Ukraine.
12.05.2022, 19:1113.05.2022, 18:14

Professeur Rossi, les prix à la consommation augmentent-ils en Suisse?
Sergio Rossi:
Oui, on constate une légère augmentation des prix à la consommation d’un mois sur l’autre. C’est vrai pour l’essence avec laquelle on roule et le mazout avec lequel on se chauffe. C’est vrai aussi pour toute la consommation courante en général, la nourriture comme les produits d’entretien.

Dans quelles proportions les prix augmentent-ils en ce moment?
Pour le pain, la hausse est de 0,5%, objectivement une quantité négligeable. Pour l’essence, c’est plus, environ 15%. Ce qui risque de peser dans le porte-monnaie des ménages habitués à prendre la voiture pour aller travailler.

Doit-on s’attendre, dans les prochains mois, à une augmentation plus importante encore des prix?
Le risque existe à court terme, d’ici la fin de l’été, beaucoup en fonction des événements en Ukraine et en Russie et de la réaction de l’Occident. Si on dit stop au gaz russe après avoir commencé à dire stop au pétrole russe, il est certain qu’il faudra s’approvisionner ailleurs, en Algérie ou en Egypte, par exemple. Ou alors, on décidera d’acheter du gaz liquéfié aux Etats-Unis.

«La facture augmentera parce que le gaz livré devra être transformé ou parce que l’offre n’arrivera pas à suivre la demande»

Si on regarde dans le rétroviseur, comment expliquez-vous qu’en Suisse les prix ont moins monté (+2,5% en un an en avril) qu’en Allemagne (+7,4%) ou qu’en France (4,8%)?
C’est grâce au taux de change du franc suisse. Quand il y a une crise, quand les temps sont troublés, le franc suisse devient une monnaie refuge et par-là même vaut plus cher. Le taux de change du franc suisse s’apprécie par rapport à l’euro, il a même dernièrement effleuré la parité. C’est donc, surtout, la France et l’Allemagne qui paient le prix d’un euro qui vaut moins que le franc suisse.

Prix du gaz et exportations, c'est lié

L’avantage d’un franc fort, c’est qu’il diminue les prix des biens importés, pétrole et gaz, entre autres. Mais l’inconvénient, c’est qu’il renchérit les biens exportés, non?
Le danger n’est pas tant lié au fait que le franc suisse continuerait de s’apprécier, mais au fait que les pays vers lesquels la Suisse exporte connaîtraient des difficultés économiques accrues. Par exemple, s’il devait y avoir une crise majeure en France, peu importe le taux de change entre le franc suisse et l’euro. Ce qui pèserait sur les entreprises suisses exportant en France, ce serait que le revenu disponible des entreprises ou des ménages dans ce pays-là ne serait plus à la hauteur de ce qu’il était auparavant. Autrement dit, l’appréciation du franc suisse est moins problématique que la diminution du revenu disponible dans la zone euro.

Concrètement, quel serait l'impact d’une hausse du prix du gaz sur le commerce extérieur de la Suisse?

«Si nos partenaires européens font comme nous et dépensent plus pour acheter du gaz, ils auront moins d’argent pour nous acheter des produits. Ce qui voudra dire moins d’exportations suisses vers la zone euro»

Doit-on craindre une hausse du taux de chômage, de 2,3% en avril, en baisse continue sur les derniers mois?
Oui, une hausse du chômage est possible. Toutefois, il faut bien savoir que le taux de chômage officiel considère seulement les personnes inscrites auprès d’un Office régional de placement (ORP). Cela ne prend pas en compte les personnes au chômage qui ne sont pas inscrites auprès d’un tel office ou les personnes dont le taux d’activité n’est pas de 100% et qui aimeraient travailler à 100%.

Le frein Covid

La période post-Covid est-elle en partie responsable de la poussée inflationniste? Dans le sens où l’offre industrielle – on cite beaucoup la Chine, toujours empêtrée dans le Covid – ne parvient pas à satisfaire une demande repartie en flèche.
Oui, il y a encore des goulots d’étranglement, des retards dans les chaînes d’approvisionnement. La demande a repris des couleurs après la fin du confinement, mais l’offre a de la peine à suivre, on le voit dans l’industrie du bâtiment, dans celle des voitures, qui manque notamment de microprocesseurs. C’est la raison pour laquelle l’offre d’automobiles n’a pas pu et ne peut toujours pas suivre la demande.

Est-ce que le risque inflationniste peut être limité, dès lors qu’on attend que le produit voulu soit disponible pour l’acheter?
Oui, c’est une façon de contourner ce risque. D’ailleurs, toujours dans le secteur automobile, les ventes de voitures d’occasion ont été nombreuses, faute de voitures neuves disponibles.

La Fed, la banque centrale américaine, a relevé d’un demi-point son taux directeur, autrement dit, elle a renchéri le crédit. Quelles conséquences sur l’inflation?
Le Fed, en rendant le crédit plus cher, veut réduire l’inflation: moins on dispose d’argent pour consommer, moins forte est la demande. Mais cela peut aussi provoquer l’inverse. Les banques qui empruntent à la Fed seront tentées d’augmenter à leur tour leurs taux d’intérêt, ce qui fait qu’on paie plus cher sa maison ou un crédit à la consommation.

Prix à la consommation: +4%
Primes maladie: +10%

Cela pourrait donc aboutir à une hausse des prix...
Oui. Prenons l'exemple suivant: une entreprise empruntant à un taux d’intérêt plus élevé, devant, par ailleurs, payer les salaires de ses employés, répercutera la hausse sur les prix de vente.

Quel pourrait être le taux d’inflation en Suisse à la fin de l’année?
L’augmentation des prix à la consommation sur un an à la fin de cette année pourrait être de 3 à 4%. Sans compter l’assurance-maladie qui ne fait pas partie de l’indice des prix à la consommation pris en compte dans les calculs de l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Les primes de l’assurance-maladie vont-elles grimper aussi?
Oui, c’est possible.

De combien?
Dans une fourchette de 5 à 10%.

«Si les salaires seront augmentés? Permettez-moi de rire»

Pensez-vous que les salaires suivront?
Je me permets de rigoler un peu, car je ne m’attends pas du tout à une compensation intégrale. Dans le privé, la compensation, si elle a lieu, sera seulement partielle. Tout dépendra des capacités de négociation des syndicats, qui ont été émasculés depuis bien des années. Dans beaucoup de cas, cela dépendra du bon vouloir de l’employeur. Dans le public, il y aura la recherche avant tout de l’équilibre entre les dépenses et les recettes. Etant donné le déficit des finances publiques dû au Covid (le chômage partiel, etc.), qu’il s’agit de combler, il ne restera pas grand-chose, voire rien pour le reste. La Confédération et les cantons pourraient renoncer à indexer les salaires des fonctionnaires.

«Disons qu’il pourrait y avoir une augmentation du salaire nominal de 1% qui ne permettrait pas d’augmenter ou de rattraper la baisse du pouvoir d’achat»

Des salaires qui n’augmentent pas, une consommation en baisse: la Suisse risque-t-elle à terme d’entrer en récession?
Oui. Cette année, le PIB, le produit intérieur brut, autrement dit le montant de la richesse produite, pourrait baisser. Il y a récession, lorsque le PIB recule pendant deux trimestres consécutifs.

«Il est certain que nous faisons face à des problèmes économiques majeurs, pour lesquels nous sommes pour l’instant sans trop de solutions»

Dernière chose, provisoirement. Les loyers vont-ils prendre l’ascenseur?
Je ne le pense pas, car il y a une offre excédentaire des biens immobiliers. Des biens immobiliers récents, ne trouvant pas toujours acquéreurs, car trop chers pour une classe moyenne qui, pour partie, aimerait pourtant bien déménager dans du neuf.

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