Suisse
Interview

Zelensky au Tessin: «Les espions russes pourraient tenter quelque chose»

Image
Interview

Zelensky au Tessin: «Les espions russes sont déjà aux aguets»

Le 4 juillet prochain, à Lugano, le président ukrainien fera peut-être son premier voyage hors de ses frontières depuis le début du conflit. Vladimir Poutine peut-il en profiter pour s'en prendre à lui? La Suisse est-elle suffisamment préparée pour assurer sa sécurité? Pourquoi ce voyage est-il si important pour Zelensky? On en parle avec l'expert Julien Grand, rédacteur en chef adjoint de la Revue militaire suisse.
10.06.2022, 05:5211.06.2022, 12:44
Suivez-moi
Plus de «Suisse»

Julien Grand, entrons directement dans le vif du sujet: Poutine peut-il profiter du voyage de Zelensky au Tessin pour le faire éliminer?
Le risque zéro n'existe pas, mais je ne pense pas. Déstabiliser l'Ukraine en éliminant le président Zelensky aurait pu effectivement être une stratégie, mais le Kremlin aurait dû tenter quelque chose en tout début de conflit. C'est probablement trop tard aujourd'hui. Si Vladimir Poutine franchit ce pas, je considère que c'est un faux pas. Zelensky n'est pas qu'un chef de guerre ou le représentant d'une organisation terroriste, comme l'Etat islamique. C'est un chef d'Etat reconnu, élu démocratiquement. Il y a des règles tacites à respecter. Y compris pour la Russie. Si le Kremlin menaçait Zelensky sur le territoire suisse, l’Ukraine aura la voie libre pour faire de même à Moscou.

«Et si Poutine décidait d'éliminer Zelensky durant son déplacement en Suisse, ce dernier deviendrait un martyre»

D'accord, mais ça reste un voyage à haut risque, non?
Tout déplacement présidentiel comporte des risques. Quand Joe Biden se déplace, par exemple à Genève, il est accompagné d'une centaine d'hommes et de plusieurs tonnes de matériel.

Zelensky en Suisse sera donc un Zelensky fragilisé?
Par définition, oui. En Ukraine, lui et son service de sécurité ont avec eux la connaissance du terrain et la maîtrise de tous les éléments nécessaires à la protection du président. En déplacement, il faut faire totalement confiance au pays hôte et déléguer la gestion de la sécurité. A Lugano, la délégation ukrainienne sera sous la protection de la police cantonale tessinoise, un élément donc hors de contrôle des forces de sécurité ukrainiennes. Ce qui est probable, en revanche, c'est que le FSB (service de renseignement russe) gravite déjà dans les parages.

Des espions au Tessin? Concrètement, ça veut dire quoi?
S'il y a peu de chances que la Russie envisage d'éliminer Zelensky, sa venue en Suisse peut néanmoins être un événement stratégiquement intéressant pour Vladimir Poutine. Les services de renseignement russes pourront par exemple utiliser un incident pour décrédibiliser le président ukrainien.

C'est-à-dire?
J'aime à dire que l'espionnage n'a de limite que l'imagination humaine. Je ne veux pas paraître paranoïaque, mais l’espion peut être partout et surtout là où on ne l'attend pas.

«En ce qui concerne la venue de Zelensky au Tessin, le FSB a peut-être déjà intégré des structures locales de sécurité ou soudoyé une femme de ménage travaillant dans l'hôtel où le président doit séjourner»

Il suffit par exemple qu'un employé de l'établissement ait des dettes pour qu'il devienne une proie facile et une source discrète de renseignements. Les espions coincent d'ailleurs souvent les gens ordinaires avec les difficultés de leur vie quotidienne. Alors qu'ils n'ont aucun intérêt, au départ, à servir une grande puissance.

Quand un chef de guerre quitte son pays quelques jours, est-ce que ça a une incidence sur les batailles au front?
Non, je ne crois pas. Les troupes russes ont désormais concentré leurs efforts dans le Donbass. Ils n'ont pas les moyens, humains comme militaires, de profiter de l'absence du président pour tenter autre chose ailleurs. Que ce soit à Kiev ou du côté d'Odessa.

Revenons en Suisse. Notre pays a-t-il les épaules suffisamment solides pour garantir la sécurité du président Zelensky?
Absolument. Notre pays a une grande expérience et une véritable expertise dans ce type de rencontres. Que ce soit durant le World economic forum (WEF) de Davos ou à Genève, une ville qui accueille chaque année près de 200 visites potentiellement à risques.

«Oui, je crois qu'on peut affirmer que la Suisse est prête»

Imaginons qu'un incident majeur vienne malgré tout gâcher la visite du président. Quels risques pour la Suisse?
Ce serait évidemment une catastrophe et un dégât immense en termes de crédibilité. Depuis toujours, les chefs d'Etat se sentent en sécurité en Suisse. S'il arrivait malheur à Zelensky durant son déplacement au Tessin, notre pays pourrait connaître une grave crise politique sur le plan international.

Sa venue est d’ailleurs considérée comme un événement mondial. C'est si rare qu'un chef d'Etat en pleine guerre se déplace à l'étranger?
Non, pas forcément. Tout dépend de la configuration du conflit. Par exemple, un chef de guerre mis au ban de la communauté internationale ne quitterait pas son pays. En 2011, on aurait eu de la peine à imaginer Kadhafi en voyage officiel dans un pays européen. Si Zelensky a attendu trois mois avant d'envisager un déplacement à l'étranger, c'est d'abord parce qu'il avait tout intérêt à montrer à son peuple qu'il ne fuyait pas devant l'ennemi et qu'il avait le courage et la force d'être aux côtés de ses troupes sur le terrain.

Mais alors pourquoi c'est important qu'il enjambe les frontières aujourd'hui?
Pour renforcer son image, déjà. Et peut-être parce que la communication ukrainienne commence à montrer des signes d'essoufflement. Zelensky a toujours maîtrisé cette communication, mais tout, ou presque, est basé sur l'émotionnel. Il a raison de changer de fusil d'épaule et de commencer à incarner physiquement la résistance ukrainienne.

«Ses actions et ses demandes doivent être plus réalistes. La communauté internationale ne pourra pas le soutenir à bout de bras indéfiniment»

Est-ce à dire qu'il commence à lasser, voire même à agacer les chefs d'Etat occidentaux?
C'est un risque qu'il doit prendre en compte. Quand la rue réclame un soutien à l’Ukraine, comme c'est le cas depuis le début du conflit, la sphère politique ne peut pas ignorer cet élan qui vient du peuple. On l'a vu partout en Europe et particulièrement en Allemagne: c'est la rue qui a fait plier le gouvernement en ce qui concerne la livraison d'armes. Mais, encore une fois, ça pourrait bientôt ne plus suffire.

A vous écouter, son déplacement en Suisse n'abrite que des avantages.
Oui. Politiquement, militairement et médiatiquement, c'est une très bonne chose qu'il se rende à l'étranger. Reste à savoir comment l'Ukraine communiquera sur ce voyage officiel.

Et, vu de Suisse, est-ce que ça peut être considéré comme un énième coup de canif au principe de neutralité?
Non. Notre pays a le droit d'inviter et d'accueillir des chefs d'Etat. Seule la Russie pourrait, à la limite, utiliser cet argument pour tenter de déstabiliser l'Occident.

«D'ailleurs, à l'inverse, si on refusait une telle visite à Vladimir Poutine, la Suisse se tirerait une balle dans le pied»

Zelensky va vraiment venir, à votre avis?
Oui. Et il a tout intérêt à le faire. C'est une manière efficace de ne pas perdre la main sur sa communication. Il devrait d'ailleurs ne pas se contenter de la Suisse. Aller à la rencontre des différents chefs d'Etat qui le soutiennent depuis le début de la guerre pourrait devenir de plus en plus stratégique.

Pour éviter que la générosité de la communauté internationale ne se tarisse?
Je crois que la rentrée de septembre sera décisive. A l’automne, peut-être que l'opinion publique sera plus soucieuse du prix de l'essence et des pénuries en tout genre que du sort des Ukrainiens. D'autant que la guerre semble s'enliser. La rencontre physique peut redonner confiance, resserrer les liens et déboucher sur des appuis plus solides. Car la générosité du reste du monde s'arrêtera un jour. Et les prochaines livraisons d'armes pourraient bientôt se faire contre paiement.

Cette carte animée montre tous les bombardements russes en Ukraine
Video: watson
2 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
2
«Les Suisses renoncent aux enfants et prennent un chat à la place»
La sociologue Katja Rost affirme que la situation économique ne joue qu'un rôle secondaire dans l'actuelle baisse de natalité en Scandinavie. Pas la peine non plus de diaboliser le modèle familial classique, selon l'experte. Interview.

Katja Rost, pourquoi avons-nous de moins en moins d'enfants?
Il y a trois raisons principales à cela. Premièrement, les normes sociales ont changé. Ensuite, il n'y a plus aujourd'hui - du moins du point de vue de l'individu – de véritable besoin d'assurer la relève et, troisièmement, il y a aussi des raisons technologiques.

L’article