Une médecin romande est tombée dans le piège du syndrome méditerranéen
Il ne repose sur aucune base scientifique et son existence a été démentie à de nombreuses reprises. Pourtant, le syndrome méditerranéen reste un préjugé très répandu dans les hôpitaux suisses, nous expliquait une chercheuse début juin. Selon cette croyance, les personnes originaires du sud de l'Europe, du Maghreb, mais également du reste de l'Afrique ou des Balkans, expriment leur douleur de manière excessive - ce qui peut avoir des effets néfastes sur leur prise en charge.
Jeanne* en sait quelque chose. Pendant de nombreuses années, elle a exercé en tant que médecin dans plusieurs hôpitaux romands. Le syndrome méditerranéen y était très présent, raconte-t-elle. La médecin l'a elle-même appliqué, avant de commencer à le remettre en question. Elle a accepté de nous raconter son expérience.
Quand avez-vous découvert l'existence du syndrome méditerranéen?
Jeanne: Assez vite après avoir commencé à travailler. Un jour, alors que je m'apprêtais à prendre en charge un patient aux urgences, j'ai entendu des infirmiers et des collègues parler de «syndrome méditerranéen». Je ne savais pas ce que c'était, alors j'ai demandé.
Et qu'est-ce qu'ils ont dit?
Ils se sont mis à rire. Ils m'ont expliqué que la personne que j'allais voir venait du sud de l'Italie et qu'elle exagérerait donc sûrement ses problèmes.
Les chercheurs disent que cette croyance se transmet de manière informelle à travers la pratique médicale. Cela a-t-il également été le cas pour vous?
Oui. Les collègues faisaient toujours le même exemple: une famille italienne et une famille allemande sont dans deux box voisins, aux urgences. L'enfant de la famille italienne est entouré d'une foule de proches désespérés, qui se lamentent et crient, alors qu'il n'a rien. L'enfant allemand, en revanche, a une jambe cassée, mais il reste tranquillement assis avec ses parents, sans faire d'histoires.
Cette grille de lecture était-elle remise en question, selon vous?
Je dirais que non. Quand tu devais aller voir quelqu'un qui venait d’une certaine région, tu partais déjà du principe qu’il n'avait rien.
Cela arrivait-il systématiquement?
C'est difficile à dire. Nous essayons de faire de notre mieux, mais ce n'est pas toujours possible. Quand on bosse aux urgences pendant les vacances de Noël et qu'on n'a pas mangé depuis dix heures, par exemple, c'est difficile de donner le meilleur de soi-même. Dans ces circonstances, certains mécanismes de survie se déclenchent, et on finit probablement par les appliquer. On commence à se dire:
C'est terrible à dire, mais avoir un critère fondé sur la nationalité des patients permet déjà de mettre de l'ordre dans sa tête. Evidemment, dans la réalité, les choses ne se passent pas comme ça.
Vous dites donc qu'il s'agit également d'une question de contexte.
Tout à fait. Quand c'est le mois d'août et que tu as tout le temps de parler et d'échanger avec les patients, par exemple, se débarrasser de ces biais est beaucoup plus facile.
Ce préjugé entraîne-t-il des conséquences sur la prise en charge des patients, selon vous?
Je pense que oui, parce qu'on est déjà agacé avant même de commencer la consultation. On allait les voir en se disant: «Qu’est-ce qu’ils foutent encore aux urgences? Ils n’ont rien. C'est toujours les mêmes qui exagèrent, qui doivent faire des scènes, alors que nous, nous sommes là pour nous occuper des personnes qui en ont vraiment besoin». Quand une femme originaire du Maghreb venait t'amener un enfant, tu disais: «Celui-là, il n'a rien».
A partir de quel moment avez-vous commencé à mettre en question le syndrome méditerranéen?
Au début, c'était une manière de survivre. Je pense que c'est un exemple classique de «nous contre eux». Nous sommes submergés de travail, nous sommes à bout, mais, au moins, nous faisons tous bloc autour de cette idée. On peut même en rire et faire des blagues. Puis j'ai compris que les choses n'étaient pas si simples. J'ai commis moi-même des erreurs de jugement.
Avez-vous un exemple?
Il y avait une patiente originaire du Maghreb qui se sentait toujours mal et qui était toujours fatiguée. Elle m'énervait. J'ai minimisé la chose, mais, quand je lui ai enfin fait faire des analyses de sang, j'ai découvert qu’elle souffrait d’une anémie effrayante. Si cette femme avait été originaire d’une autre région du monde, je lui aurais fait faire ces tests bien plus tôt. Et cela me met en colère contre moi-même.
Que faites-vous pour lutter contre ce genre de raisonnements?
J'essaie de voir au-delà de l'expression de la douleur. Prenons une personne qui se plaint d'avoir mal au ventre comme s'il s'agissait du problème le plus terrible au monde. Plutôt que de me dire: «C'est pénible, pourquoi est-ce qu'elle continue à crier?», j’essaie de comprendre pourquoi ce mal de ventre lui fait si peur. Si ça se trouve, sa mère, sa grand-mère et sa tante sont décédées d’un cancer de l’utérus. Elle a lié les deux choses, alors qu'elle a seulement des problèmes d'estomac.
Avez-vous l'impression que les mentalités ont changé, du moins pendant votre période de pratique?
Non, sûrement pas. Je vois encore le petit sourire en coin du chef de service quand il parle de quelqu'un qui vient d'une autre région, ou les infirmières qui lèvent les yeux au ciel parce qu'elles n’en peuvent plus. J’ai travaillé dans plusieurs hôpitaux de la région, dans différents services, et cette chose était présente partout. Je ne pense pas que cela ait changé.
*Jeanne est un prénom d'emprunt
Un problème connu des hôpitaux et des associations
Sondés par nos soins, plusieurs hôpitaux cantonaux romands se disent «attentifs» au fait que «les populations vulnérables ne subissent pas de discrimination et que les soins soient équitables». Les HUG «reconnaissent l'existence d’un syndrome méditerranéen», mais indiquent ne pas pouvoir en déterminer l’ampleur, puisque ce dernier n'a pas fait l’objet d’une étude formelle. L'Hôpital du Valais confirme qu'il est «difficile d’évaluer précisément sa présence ou non au sein de l’institution», alors que le HFR rappelle que ce syndrome «ne repose sur aucune base scientifique et fait partie des préjugés qui n’ont pas leur place» au sein de la structure fribourgeoise.
Plusieurs mesures sont prévues pour prévenir ce phénomène. Aux HUG, ces initiatives relèvent principalement d’actions plus larges, comprenant la promotion de l’équité en santé, l’approche transculturelle, la lutte contre les discriminations et la sensibilisation aux biais cognitifs. Du côté du HFR, on souligne que «la question des stéréotypes et des préjugés en santé est abordée tant dans la formation de base ou continue des médecins et des soignants». Finalement, l'Hôpital du Valais assure disposer «d’instruments permettant de signaler ce genre d’incidents».
Pas suffisamment d'études
De son côté, le Réseau des centres de conseil pour les victimes du racisme déplore «un manque général d’études fondamentales sur le racisme», en particulier dans le domaine de la santé. «Les centres de consultation nous signalent régulièrement des cas issus du secteur des soins, mais ils ne sont pas suffisamment nombreux pour pouvoir tirer des conclusions vraiment générales», ajoute-t-on.
L'Organisation suisse des patients (OSP) nous indique que le syndrome méditerranéen ne fait pas spécifiquement l'objet de plaintes de la part des patients qui les contactent, tout en soulignant que le sujet est bien connu de la profession.
D'autres organisations contre le racisme soulignent finalement qu'il ne s'agit que de la «pointe de l'iceberg». «Les préjugés basés sur l'origine des patients vont souvent de pair avec d'autres, tels que le sexisme», affirme-t-on. «Sans oublier les autres structures, comme les cabinets médicaux».
