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«Le lobby de l'argent freine la lutte contre la mafia en Suisse»

500 kilos de cocaïne ont été découverts dans une usine Nespresso à Romont. Madeleine Rossi impute cette affaire à la mafia.
500 kilos de cocaïne ont été découverts dans une usine Nespresso à Romont. Madeleine Rossi impute cette affaire à la mafia. Image: sda
La lutte contre le crime organisé a toujours été difficile en Suisse, déplorent deux spécialistes. Si peu de progrès ont été faits depuis 50 ans, les choses pourraient commencer à bouger.
16.05.2022, 06:0716.05.2022, 06:37
Henry Habegger / ch media

La journaliste d’investigation Madeleine Rossi était en train de boire un café dans la vieille ville de Lucerne. Un rédacteur en chef d'un média romand s'est alors manifesté. Il lui a demandé son avis sur l’affaire Nespresso, où 500 kilos de cocaïne ont été découverts dans une usine à Romont. En quête d’explications, il était logique que les médias se tournent vers une des grandes spécialistes de la mafia italienne en Suisse.

Selon elle, il ne fait aucun doute que la mafia est derrière cette affaire. Elle vit depuis des années en Italie et connaît le crime organisé comme peu d’autres. Elle met en garde inlassablement et sans crainte contre les gangsters, notamment dans son livre La Mafia en Suisse (Editions Attinger).

Madeleine Rossi parlait de la découverte de cocaïne chez Nespresso au Blick romand. Elle a déclaré: «On parle de 500 kilos d'une valeur de 50 millions de francs perdus par les mafieux. Mais ces gens nagent dans l'argent. Cinquante millions, c'est pour eux à peu près comme dix francs pour nous. Si vous perdez un billet de dix francs, vous vous énervez, mais ça s'arrête là.»

Ce jeudi, Madeleine Rossi était à l'Université de Lucerne pour une conférence dans le cadre du cycle «La mafia: une menace pour la Suisse?». Elle y a rencontré un pionnier du combat contre la mafia, l’ancien procureur tessinois Paolo Bernasconi (78 ans).

Les deux experts devaient donner au public un aperçu de la lutte contre la mafia en Suisse «hier, aujourd'hui, et demain». La découverte de cocaïne à Romont a souligné l'omniprésence du problème.

Peu de progrès en 50 ans

«La lutte contre le crime organisé est toujours aussi difficile en Suisse», concluaient les experts de la soirée. Bernasconi, qui a été procureur au Tessin de 1969 à 1985, n'avait pas grand-chose à dire sur les progrès réalisés dans la lutte contre la mafia. Le «lobby del denaro», c'est-à-dire le «lobby de l'argent», est toujours très présent au Parlement fédéral et freine, comme il y a 50 ans déjà, la lutte contre le blanchiment d’argent et donc indirectement la mafia, a déclaré Bernasconi.

Il a cité comme exemple récent le fait que le Parlement fédéral ait rejeté l'année dernière des règles plus strictes en matière de blanchiment d'argent pour les avocats, les notaires et autres conseillers. «Le lobby de l'argent a saboté cette nouvelle norme», a déclaré Bernasconi, qui est lui-même avocat. Si elle avait été acceptée, cette norme aurait aussi nui à la place financière suisse et à sa réputation.

Paolo Bernasconi en 1979, à Chiasso.
Paolo Bernasconi en 1979, à Chiasso.Image: Keystone

Cette appréciation a été confirmée le même jour. La «Commission Helsinki» américaine a reproché à la Suisse d'aider les oligarques russes à dissimuler des avoirs d'une valeur d'environ 200 milliards. Le professeur de droit pénal bâlois Mark Pieth est également intervenu et a critiqué le fait que la Suisse soit une «oasis offshore» avec des avocats qui s'occupent de clients étrangers et cachent des fonds.

Les politiciens suisses ont nié de telles déclarations. Pourtant, à Lucerne, Bernasconi a fait remarquer que «la majorité du Parlement suisse n’est jamais intervenue de son propre chef pour lutter contre le blanchiment d’argent.» Selon lui, cela n'a toujours été fait que sous la pression de l'extérieur.

Mettre les mafieux en lumière

En tant que procureur il y a plus de 50 ans, Bernasconi avait déjà demandé l’abolition des «sociétés de domicile offshore». Aujourd’hui, la situation n'a pas changé. A Lugano et sur les autres places financières suisses, des «sociétés financières obscures et incontrôlées poussent comme des champignons». Lugano aimerait même devenir un centre mondial de la cryptographie, alors que l'on sait que les criminels misent sur les cryptomonnaies.

Dans sa chronique «La Mafia en Suisse», Madeleine Rossi montre les agissements des clans en Suisse et nomme les acteurs par leur nom. Créer une visibilité, mettre les mafieux en lumière et faire prendre conscience du problème à la population sont des éléments essentiels pour elle. Les mafieux ne sont pas en Suisse par hasard, dit-elle. L’anonymat, les lois, la naïveté et la passivité de nombreuses autorités sont à leur avantage. Elle a souligné que de nombreux mafieux recherchés en Italie disposaient d'autorisations de séjour cantonales suisses.

Pour illustrer ses propos, la Vaudoise fait référence à un «publireportage» sur un restaurant calabrais, publié sur la plateforme Internet polizei.news.

L'article est consacré au restaurant Adesso de la famille Andali, à Baden (AG). Il y est écrit: «Savourez des pizzas, pâtes et autres dans une ambiance nostalgique.» Pourtant, le patron de ce restaurant, Anandeli Fortunato, était le personnage principal d'un procès. Il a été acquitté en 2016, comme la majorité des 13 accusés initiaux, et a même été largement indemnisé.

«Je n'ai pas peur pour ma vie»

Rossi et Bernasconi ont souligné que les autorités et le public devaient garder ou reprendre le «contrôle de leur propre territoire». En tant que journaliste, Madeleine Rossi répond ne pas avoir peur en Suisse. Elle est consciente que la situation pourrait être plus dangereuse dans les villages et les régions contrôlés par la mafia elle-même, surtout dans le sud de l'Italie.

Bernasconi a également déclaré que la mafia n'est intéressée par la violence ouverte que dans les régions qu'elle contrôle et dans lesquelles elle veut imposer cette autorité. En dehors de ces zones, les meurtres de juges ou de journalistes ne sont «pas utiles» pour elle, car ils ne font qu'attirer l'attention des autorités.

Petit à petit, la Suisse semble se réveiller dans la lutte contre la mafia. Certains cantons et ministères publics, ainsi que le ministère public fédéral, aimeraient devenir plus actifs. Le processus est aussi en cours dans les écoles: l’Université de Lucerne est la première université à se consacrer intensivement au thème de la mafia. Cela a été initié par l’aumônier universitaire Valerio Ciriello et accompagné entre autres par le professeur de droit Michele Luminati.

La série de conférences n’est qu’une partie de ce «projet de sensibilisation», comme le dit Ciriello. En avril dernier, un voyage en Sicile avec dix étudiants avait été organisé. Là-bas, ils ont pu se faire une idée de la situation, notamment en discutant avec divers experts de la mafia.

La prochaine conférence à l'Université de Lucerne aura lieu le 25 mai à 17h15. Deux juges fédéraux s'exprimeront sur l'histoire et l'efficacité de la disposition pénale relative aux organisations criminelles.

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