Comment ça, la neutralité est toujours en vie? A part l’UDC et le Parti socialiste, sans oublier les Verts, il ne reste plus grand monde en Suisse pour la défendre bec et ongles. Ce n’est pas la remise, le 29 août à Berne, d’un rapport devant donner «des impulsions à la politique de sécurité pour les années à venir», qui inversera la tendance. Commandé par la ministre de la Défense Viola Amherd il y a un peu plus d’un an, ce rapport, que nos confrères de Blick ont pu consulter avant sa publication, prône une collaboration plus étroite avec l’Otan, alliance militaire, ainsi qu’avec l’Union européenne, alliance politique appelée à développer son pôle de défense, pour l’heure toujours embryonnaire.
Elaboré par une commission d’étude comprenant des personnalités de la société civile, d’anciens officiers et des élus représentant les principaux partis du parlement, UDC et PS inclus, le rapport qui sera rendu public à la fin du mois semble préconiser une intégration de l’appareil de défense suisse à son environnement ami: l’Otan et l’UE.
Comme le confirme à watson le vert’libéral vaudois François Pointet, membre de la commission d’étude, qui fut conseiller national jusqu’à octobre 2023, le rapport recommande la participation de soldats suisses effectuant leur cours de répétition à des exercices communs à l’étranger aux côtés d’autres forces de milice.
Il apparaît clairement ici que plus personne au DDPS ne conçoit une défense cantonnée dans les frontières helvétiques. «Si la Russie attaquait l’Allemagne, la Suisse pourrait-elle se dire en sécurité avec l’argument de la neutralité et attendre que l’ennemi arrive à ses portes pour agir? Je ne le crois pas», considère François Pointet.
Aujourd’hui, seuls des soldats de milice volontaires peuvent prendre part à des exercices à l’étranger. Il s’agirait de lever cette restriction pour rendre la chose obligatoire le cas échéant. La première fois que des soldats de milice suisses sont partis s’exercer à l’étranger remonte à 1998. C’était en France, dans le département de l’Ain. Deux ans plus tard, des blindés suisses participaient à un exercice en France pendant que des blindés français pénétraient en Suisse aux mêmes fins. Echange de bons procédés. Adolf Ogi était ministre de la Défense. L’armée suisse se lançait dans l’interopérabilité, au cœur des préconisations du rapport qui nous occupe.
Lequel entend faciliter la négociation d’«accords secrets» de défense entre la Suisse et des partenaires étrangers. «De tels accords pourraient par exemple porter sur la menace d’armes guidées à longue portée, une cyberguerre à grande échelle contre des Etats européens ou des violations de l’espace aérien», souligne la commission, citée par Blick.
On apprend, par ailleurs, dans ce rapport, que l’Otan apprécierait peu que la Suisse signe le traité d’interdiction des armes nucléaires. Cela serait pris comme un geste inamical au moment où les partenaires de l’Otan financent la dissuasion nucléaire, jugée capitale pour la sécurité et dont le Suisse tire profit sans y apporter de contribution financière.
A ce stade, on se demande si les opposants à ce qui ressemble à une intégration de fait de la défense suisse au système otanien et européen ont encore leur mot à dire. Sans doute les sommes engagées pour l’armée suisse, sa troupe et son armement, qui supposent toujours plus d’interopérabilité, ne permettent-elles plus d’envisager la défense autrement qu’intégrée à son environnement ami.
En juin, le Conseil national, grâce à l’entente entre l’UDC et les socialistes, a voté une motion – non encore passée devant les Etats – qui entend interdire à l’armée suisse de prendre part à des exercices pouvant entrer dans le périmètre de l’article 5 de l’Otan, selon lequel les membres du Traité de l’Atlantique Nord se doivent assistance mutuelle en cas d’agression.
Joint par watson, le conseiller national UDC valaisan Jean-Luc Addor, l’un des signataires de la motion, déclare:
«Nous ne voulons pas, par exemple, que l’armée suisse soit engagée dans un exercice de défense en Finlande à la frontière avec la Russie. Pour nous, ce serait clairement un cas article 5, a fortiori si l’Ukraine y prenait part», ajoute-t-il.
En parlant de Finlande, l’élu UDC interroge l’origine finlandaise de la cheffe de la politique de sécurité du DDPS, la Suissesse Pälvi Pulli.
Le vert’libéral François Pointet, qui se dit attaché au maintien de la neutralité, «la Suisse devant pouvoir décider de ses engagements militaires», n’aurait pas voté la motion du National voulant empêcher l’armée suisse de participer à certains exercices internationaux, au motif de la soustraire aux conséquences de l’article 5.
Un expert militaire souhaitant garder l’anonymat estime qu’«il n’y a pas grand-chose de neuf sous le soleil», tout en se disant favorable à une intégration accrue des forces suisses dans des systèmes de défense de type Otan.
En 2024, l’armée suisse participe à 18 exercices bilatéraux avec des partenaires étrangers, dont quatre se déroulent en Suisse. Elle est par ailleurs engagée dans six exercices multilatéraux sous l’égide du Partenariat pour la paix de l’Otan. Dans l’un d’eux – un exercice d’état-major dont le scénario se fonde sur le fameux article 5 du Traité de l’OTAN – elle l’est à titre passif, comme observateur.