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Balade de Séprais: des vandales ont détruit l'oeuvre de sa vie

L'artiste jurassienne Liuba Kirova et quatre des sculptures vandalisées.
L'artiste jurassienne Liuba Kirova et quatre des sculptures vandalisées.image: watson

Des «p’tits cons» ont détruit l'oeuvre de sa vie dans le Jura

Des individus ont saccagé une quinzaine de sculptures dans la nuit de mercredi à jeudi à Séprais, un hameau jurassien. watson s'est rendu sur place pour rencontrer l'artiste dévastée par cet acte de vandalisme, Liuba Kirova. Des membres de son association et des habitants du lieu émettent des hypothèses. Le canton est sous le choc.
24.07.2026, 16:5624.07.2026, 17:14

Tout ce qui pouvait être projeté au sol, tordu, enfoncé, arraché, cassé, l’a été. Une quinzaine de sculptures sur la soixantaine composant le parcours de la «Balade de Séprais», dans le canton du Jura, ont été vandalisées dans la nuit de mercredi à jeudi. Un mot vient en tête: profanation.

«Ça me fait mal, ça me dépasse», réagit Liuba Kirova, qui nous accueille ce vendredi matin à la descente du bus. Elle est l’âme du lieu, sa mémoire vivante. C’est elle, artiste-peintre d’origine bulgare, qui a imaginé cette promenade parsemée d’œuvres d’arts. Elle qui, avec son mari, le sculpteur, peintre et musicien bâlois Peter Fürst, décédé en 2021, lui a donné vie en 1993.

Où que l’on se tourne, la vue est sublime. Lové dans les contreforts des Rangiers, à l’ouest de la vallée de Delémont, le hameau de Séprais respire la tranquillité. Des inconnus – nul ne pense qu’un individu seul ait pu commettre les dégradations – l’ont rompue. Liuba Kirova, 83 ans, le cheveu coupé court et roux, sa couleur de toujours, commente:

«On apporte un peu de beauté à notre belle nature, on ne fait pas la guerre, nous»
Liuba Kirova

Elle a constaté les dégâts, elle a en pleuré. Elle refait avec nous un bout de la Balade, au propre comme au figuré.

Présent sur le parcours depuis son ouverture il y a 33 ans, «Le taureau», une œuvre en fer du Bulgare Georgi Tchapknavov, a pris cher. Les vandales lui ont brisé l’échine et les pattes avant. «La vache», du même artiste, qui tient compagnie au taureau depuis 2013, a reçu un grand coup dans le flanc gauche.

«Le taureau» vandalisé.
«Le taureau» vandalisé.image: watson

Antonio, ancien ouvrier dans une entreprise horlogère de Boécourt, la commune dont dépend Séprais, habite l’une des maisons situées en contrebas du taureau et de la vache attaqués. Il raconte:

«Je n’ai rien entendu, la nuit, j’enlève mes appareils auditifs. Mais ma femme a entendu du bruit vers trois heures et demie du matin. Elle s’est levée mais elle n’a rien vu. Elle a pensé que c’était les deux chevaux dans le champ d’à-côté qui frappaient avec leurs sabots sur la citerne d’eau.»
Antonio

Un pick-up blanc approche. Il porte les armoiries de Boécourt. Trois hommes en descendent, Julien Minne, le vice-président de l’association de la Balade de Séprais, Gaël Klein, chargé de la communication, et Florent Schori, employé au service communal des eaux et de la voirie. Ils arrivent du «Chalet des amis de la démocratie», un vrai chalet, l’une des œuvres du parcours, du collectif genevo-jurassien Fraction Extrême-Centre. «Il a été vandalisé lui aussi. On l’a sécurisé en condamnant la porte d’entrée», rapportent-ils. La police pense pouvoir trouver là des indices intéressants.

Le pick-up avec «Libellula» à l'intérieur, vandalisée. Liuba Kirova, Gaël Klein et Julien Minne, de gauche à droite.
Le pick-up avec «Libellula» à l'intérieur, vandalisée. Liuba Kirova, Gaël Klein et Julien Minne, de gauche à droite. image: watson

A l’arrière du pick-up, d’autres victimes de la nuit du saccage: «Libellula», la libellule, en bois, métal et pierres semi-précieuses du Mexicain Salvador Javier Puertas Tagle, retrouvée par terre, ainsi que, décapitée, la tête de «Ninive», une installation en bois de la Suissesse Christiane Dubois.

Une femme promenant son chien s’arrête à hauteur du pick-up. Elle a des informations à transmettre.

«J’ai pensé à un truc. Mercredi, vers 19 heures, j’ai vu une jeep dans les parages, couleur militaire. A l’intérieur, il y avait des gars habillés en kaki»
Une dame

Seraient-ce eux? Des militaires sont stationnés à Develier, un village de la vallée. A moins que ce ne soient des soldats de la caserne de Bure, de l’autre côté des Rangiers, où se tient actuellement un exercice commun franco-suisse impliquant des troupes de chars.

Des gens qui connaissaient les lieux

Des Français dans le coup? Julien Minne, le vice-président de l’association de la Balade de Séprais, n’y croit pas. On n’a pas affaire à un vol de bancomat, mais à la destruction d’œuvres d’art par des personnes qui connaissaient manifestement très bien le terrain. Il ne croit pas non plus à la piste d'une vengeance ou d'un coup de sang de riverain. Les sculptures, placées en bordure de route et de chemin, n'empiètent pas sur les terres agricoles. L'association s'acquitte d'un loyer de 100 francs par an et par installation auprès de la commune de Boécourt.

Hypothèse privilégiée par le vice-président de l'association:

«Ce sont des p’tits cons de chez nous, "un cap, pas cap" de fin de soirée»
Julien Minne

La police chercherait à savoir si la «Cabane des chênes», située sur le parcours de la Balade, était occupée par des fêtards cette nuit-là.

«Globe», renversée par les malfaiteurs.
«Globe», renversée par les malfaiteurs.image: watson

A deux pas de la «Cabane des chênes», «Globe», la sphère terrestre en fer de Peter Fürst, le défunt mari de Liuba Kirova, jonche sur le sol après avoir été renversée.

Il y aura 40 ans l’an prochain qu’a été ouverte à Séprais la galerie «Au Virage» par le couple bulgaro-bâlois. Ils sont arrivés dans le hameau en 1977, un an avant la votation sur l’entrée en souveraineté du canton du Jura. Assise sur l’un des bancs en bois installés par l’association le long de la Balade, elle raconte:

«On était inspirés par cette envie de liberté. Les gens ont cru d’abord qu’on était des "week-ends", seulement là en fin de semaine, mais on les a rassurés en disant qu’on était de vrais résidents. Finalement, on a été très bien accueillis, notamment par le milieu culturel, alors en pleine ébullition.»
Liuba Kirova
Liuba Kirova devant une partie de la sculpture vandalisée «Le troupeau», de la Bulgare Siana Mamyanova.
Liuba Kirova devant une partie de la sculpture vandalisée «Le troupeau», de la Bulgare Siana Mamyanova.image: watson

Après avoir quitté la Bulgarie encore toute jeune et non sans mal, le pays appartenait au bloc communiste, elle a vécu à Paris, connu Mai 68, s’est mariée une première fois. Puis elle a rencontré Peter Fürst. Ensemble, ils ont beaucoup voyagé, exposé en Europe, aux Etats-Unis, au Japon. C’est là qu'elle a eu l’idée de la Balade.

«Un paysan de Séprais y était opposé, il en voulait à mon mari, "je vais tuer ton mari", me disait-il, pensant qu’il était à la manœuvre, une femme ne pouvant pas dans son esprit agir sans l’accord de son mari.»

Tout a fini par s’arranger. La Balade de Séprais, avec ses œuvres offertes par des artistes renommés, est aujourd’hui connue en Suisse et à l’international. Elle fait venir 5000 visiteurs par an. Servie par des bénévoles, parmi eux des agriculteurs, l’association vit de dons et de subsides. Jointe par téléphone, la cheffe de l’Office cantonal de la culture, Elodie Paupe, compte sur la population locale pour aider la police à élucider les faits.

«Qu’on puisse attaquer des œuvres d’art, c’est une grande lâcheté, quelles que soient les motivations de ceux qui ont fait ça»
Elodie Paupe, cheffe de l'Office cantonal de la culture

La remise en état des œuvres endommagées, certaines étant peut-être irréparables, occasionnera des frais. «C'est une discussion que nous aurons certainement avec l'association», confie Elodie Paupe, qui ne ferme pas la porte à une participation financière du canton.

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