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Procès du djihadiste de Zurich: «Je pensais que la police me tuerait»

Les mesures de sécurité ont été renforcées à Zurich après un meurtre antisémite. Ici, des policiers surveillent une synagogue. L'auteur présumé a revendiqué son attaque dans une vidéo.
Anis T. a revendiqué son attaque dans une vidéo.Image: keystone/dr/watson

Procès du djihadiste de Zurich: «Je pensais que la police me tuerait»

Le procès du premier auteur présumé d'un attentat antisémite islamiste en Suisse révèle comment un adolescent s'est radicalisé en quelques mois jusqu'au passage à l'acte.
01.07.2026, 18:5101.07.2026, 18:51
Andreas Maurer / ch media

Anis T. (prénom modifié) entre entre en traînant les pieds dans la salle d’audience, sans menottes, escorté par des policiers. Le jeune homme de 17 ans est grand, très mince. Il porte un pantalon de survêtement et un pull gris. Les boucles noires visibles dans la vidéo de revendication ont disparu: ses cheveux sont coupés très court.

Affalé sur sa chaise, il porte régulièrement sa bouteille d'eau à la bouche. Interrogé sur les faits, il répond toujours la même chose:

«Pas de déclaration»

Seul le délai de réponse varie. Parfois, il répond immédiatement, parfois il attend, perdu dans ses pensées.

Quze lui est-il reproché?

Anis T. est poursuivi pour tentative de meurtre. Le 2 mars 2024, alors qu'il n'avait que 15 ans, il aurait grièvement blessé au couteau un juif orthodoxe à Zurich. Il s'agit de la première attaque antisémite à motivation islamiste commise en Suisse.

Selon l'acte d'accusation, Anis T. arrive vers 21 heures devant la synagogue de la Communauté israélite de Zurich. Il commence par sortir son téléphone portable pour publier sur ses réseaux sociaux une vidéo de revendication enregistrée à l'avance. Il s'y présente comme «Anis le boucher» et annonce vouloir tuer le plus grand nombre possible de juifs. Puis, il lance une diffusion en direct.

Il tente d'entrer dans la synagogue, mais la porte est fermée. Face caméra, il lance: «Ah merde, bon, je vais en choisir un au hasard, le premier que je croise dans la rue.»

Des policiers surveillent la synagogue Agudas Achim, à Zurich, après l'attaque perpétrée par un jeune musullan radicalisé.
Des policiers en faction devant la synagogue Agudas Achim, à Zurich, après l'attentat.Image: AFP

Quatre minutes plus tard, il repère un juif orthodoxe de 50 ans dans le quartier. Il le suit jusqu'à la porte de son domicile, puis l'attaque par-derrière. Armé d'un couteau à steak, il lui porte 17 coups et lui transperce un poumon.

Le hasard fait que trois pratiquants d'arts martiaux passent par là et maîtrisent l'adolescent. Assis sur le trottoir, encerclé par les policiers, il rigole. Lorsque la femme et la fille de la victime arrivent sur place, il leur crie:

«Je suis musulman et ma mission est de tuer tous les Juifs»

Une «envie de mourir»

Anis T. a bien évoqué les faits lors des interrogatoires, mais refuse désormais de répondre devant le tribunal. Son avocat explique cette stratégie par le fait que les médias accrédités suivent les débats par retransmission vidéo et risqueraient, selon lui, de «peser chacun de ses mots». Le prévenu accepte en revanche de parler de son parcours. Mais c'est précisément à ce moment-là que le son et l'image sont coupés dans la salle réservée aux journalistes. Le tribunal des mineurs se doit de protéger sa vie privée.

C’est grâce à certains passages du dossier, cités par le président du tribunal, qu'il a été possible d'en savoir plus sur les déclarations d'Anis T. Il explique s'être intéressé à l'organisation Etat islamique (EI) après l'attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023.

En diffusant sa vidéo de revendication, il voulait éviter toute confusion: il ne souhaitait pas être pris pour un membre du Hamas, mais pour un partisan de l'EI. Il aurait composé son discours à partir de prêches de cheikhs de l’EI et l’aurait récité de mémoire en arabe classique. Son objectif était d'atteindre «le monde entier».

En revanche, il soutient n'avoir jamais été membre de l'organisation ni cherché à entrer directement en contact avec elle. «Je crois que ce n'est pas possible», a-t-il déclaré aux enquêteurs. Il a également expliqué ce qu'il espérait obtenir:

«Dans mes plans, je pensais que la police me tuerait sur les lieux de l'attaque»

Il croyait ainsi accéder au paradis. À la question de savoir s'il n'éprouvait plus aucune joie de vivre, il a répondu: «Si, mais mon envie de mourir est plus forte.»

Pris entre deux pays

Cette affaire montre à quelle vitesse un adolescent peut se radicaliser sur internet. des recherches permettent de retracer le parcours de l'auteur de l'attaque. Avant son premier interrogatoire, sa mère avait rédigé des notes sur la biographie de son fils. Nous avons pu consulter une traduction allemande de ce texte, rédigé en arabe. Le Tages-Anzeiger en avait déjà publié plusieurs extraits en 2024.

Anis T. est né en 2008 dans le nord du canton de Zurich, de parents tunisiens. Il a obtenu la nationalité suisse à l'âge de trois ans. Ses parents parlent encore très peu allemand. Ils accordaient davantage d'importance à ce que leurs cinq enfants découvrent la langue et la culture de leur pays d'origine.

Anis avait cinq ans lorsque sa mère est retournée en Tunisie avec ses enfants. Son père, chauffeur de bus, est resté en Suisse et ne revoyait sa famille que pendant les vacances. Anis n'est revenu en Suisse qu'à l'âge de douze ans, avec sa mère et ses frères et sœurs. Sa mère peinait à faire face et à gérer les cinq enfants, en particulier pendant la pandémie de Covid.

Anis T. a grandi entre deux pays, sans jamais vraiment trouver sa place. En Tunisie, l'absence de son père lui pesait. En Suisse, c'est sa tante restée en Tunisie qui lui manquait.

Le parcours d'Anis T.
2008: Anis T. naît dans le nord du canton de Zurich. Il est alors de nationalité tunisienne.
2011: il obtient la nationalité suisse en même temps que son père.
2013: sa mère part vivre en Tunisie avec les enfants afin de les rapprocher de leurs origines.
2020: la mère et les enfants reviennent vivre auprès du père en Suisse.
2023: en décembre, Anis T. entre pour la première fois en contact avec l'organisation terroriste Etat islamique.
2024: le 2 mars, l'attaque au couteau contre un juif a lieu à Zurich.
2026: le 7 juillet, le Tribunal des mineurs de Dielsdorf devrait rendre son jugement.
2033: il sera libéré de son placement en institution au plus tard à l'âge de 25 ans.

De retour à Zurich, Anis intègre le secondaire A, mais ne parvient pas à suivre, notamment en anglais. Il est donc réorienté vers le secondaire B. «Ça a été un choc pour lui», raconte sa mère.

Des signes d'autisme

Dans ses notes, la mère décrit plusieurs comportements qu'elle associera plus tard à un trouble du spectre de l'autisme (TSA). Elle avait remarqué qu'Anis avait du mal à faire certains gestes du quotidien, comme lacer ses chaussures, se servir un verre de lait ou ouvrir une boîte de conserve. Il communiquait très peu, ignorait les visiteurs et ne connaissait pas les règles de politesse.

A la maison, il tournait en rond, soit en courant, soit en traînant des pieds. Il n'était pas ordonné, mangeait d'une manière étrange, faisait souvent des mouvements répétitifs avec les doigts et ne jouait quasiment pas avec les autres enfants. En revanche, il savait absolument tout sur les dinosaures et connaissait par cœur les horaires des bus et des trains.

Les parents ont cherché de l'aide et pris rendez-vous chez un psychiatre. Au cours des six mois précédant l'attaque, Anis l'a consulté à deux reprises. Selon sa mère, le spécialiste n'a relevé aucune anomalie.

Victime de harcèlement

D'après sa mère, Anis se sentait mis à l'écart à l'école. Ses camarades se moquaient de lui, le frappaient et, une fois, ont déposé un slip à côté de sa chaise. Pourtant, à la maison, Anis répétait que tout allait bien à l'école.

A la maison, la situation est de plus en plus tendue. La famille avait le sentiment de ne plus être la bienvenue dans son immeuble. «Les voisins n'aiment pas les enfants», avait noté la mère. Les relations étaient particulièrement tendues avec la voisine du dessous, une dame âgée qui ne supportait plus le bruit de cette famille nombreuse d'origine arabe.

Chaque fois qu'Anis trébuchait, renversait une chaise ou faisait tomber un livre, la voisine tapait au plafond. Sa mère écrit que cette situation le faisait beaucoup souffrir. Il voulait partir.

La bascule vers la radicalisation

Dans les mois précédant les faits, Anis s'enfermait toujours plus souvent dans sa chambre et passait de longues heures sur son téléphone portable. Son père a fini par le lui confisquer, mais une enseignante est intervenue en expliquant qu'Anis avait besoin de son téléphone pour l'école. Il l'a récupéré.

Ce que ses parents ignoraient, c'est que six mois avant l'attaque, Anis avait commencé à regarder des vidéos violentes sur ce téléphone. Trois mois auparavant, il avait découvert pour la première fois des contenus liés à l’Etat islamique et s’était laissé entraîner dans cette spirale.

Le président du tribunal insiste pour obtenir des réponses. Pourquoi l'Etat islamique? Que dirait-il aujourd'hui à sa victime, qui souffre encore des conséquences de l'agression? Garde-t-il le silence de son propre chef ou sur les conseils de son avocat?

A chaque fois, Anis lui oppose cette mêmeréponse: «Pas de déclaration.» (trad.: mrs)

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