Ce n'est pas une star de la pop qui a débarqué à la halle des fêtes de Kloten vendredi soir, mais pour certains, c'était tout comme: le président argentin Javier Milei, de passage a Davos, s'est arrêté sur le chemin vers l'aéroport pour recevoir un prix et tenir un discours lors d'un évènement privé, organisé par l'Institut libéral. Un gros coup pour ce think tank qui existe depuis 1979.
A l'arrivée, on ne peut que remarquer l'important dispositif policier. Des agents en tenue anti-émeute sont rassemblés à côté d'un minivan et des chiens policiers sont déployés. II faut dire qu'on prend de possibles débordements au sérieux. A Zurich ce soir-là, la Jeunesse socialiste a appelé à protester «contre le capital et le fascisme» et a réuni 200 personnes. Quelques jours plus tôt, on a tagué «Fuck off, Milei» («Va te faire foutre, Milei»), accompagné d'une faucille et d'un marteau, sur le bâtiment de l'Institut libéral.
A l'entrée, des agents de sécurité privée font passer les participants à travers des portiques de sécurité et fouillent les sacs. A l'intérieur, on reconnaît grâce à leur oreillette quelques bodyguards en costume. Les identités des quelque 600 acheteurs de billets de cet évènement privé ont d'ailleurs été vérifiées pour éviter de laisser rentrer des trouble-fêtes.
Ce public, c'est un peu «50 nuances de libéralisme», des modérés aux hardliners. Damien est plutôt des premiers. Ce cadre dans une entreprise de medtech, vient par intérêt pour les questions économiques et avoue ne pas avoir été emballé par le discours de Milei sur le «wokisme» à Davos.
«Ce genre de discours, on l'a tellement entendu ailleurs», explique celui qui semble fatigué par cette thématique.
Une année après un premier discours déjà bien senti, en 2024, Javier Milei s'est à nouveau exprimé au WEF la veille avec une synthèse incendiaire contre le «wokisme», qui n'est pas passé inpaerçue. En croisade contre le «cancer woke», il a appelé «au devoir et à la responsabilité historique» pour «détruire l'édifice idéologique du wokisme malade».
Jasmine, elle, est en train de terminer son master en droit à l'université de Fribourg. La vingtenaire est venue par curiosité plus qu'autre chose. Payer un billet et faire le déplacement pour un meeting n'est pourtant pas la première chose à laquelle penserait une étudiante. Qu'à cela ne tienne.
Damien abonde, dans le même sens: «On vient pour l'écouter lui, un président en fonction. Je suis là pour ça, pas pour être provoqué comme l'ont été les participants à Davos», dit celui dont le libéralisme serait plutôt «tendance romande, classique, voire Macron», dont il apprécie les discours. Et Jasmine, est-elle tendance Macron? «Pas trop», rigole-t-elle. «Macron, un libéral? Il l'est autant que Lisa Mazzone!» pouffe en face Brice, un jeune affilié à l'UDC.
L'intérêt présent, c'est aussi celui de l'Amérique latine. A l'image de cet avocat lausannois, d'origine sud-américaine, qui porte fièrement le pins de son pays sur le revers de la veste de son costume trois-pièces. «Cela fait quinze ans que j'écoute Javier Milei», dit-il en citant les meilleurs moments des débats d'anthologie de ce dernier à la télévision argentine.
Dans le hall, il rencontre un autre hispanophone et commence à discuter. Ce dernier tient un livre de Javier Milei dans la main, qu'il vient pour faire signer. «C'est un Bolivien», m'indique l'avocat. Comprendre, pour un libéral: un des pays les plus étatistes et de gauche d'Amérique du Sud, avec le Venezuela.
Les curieux et les Sud-Américains ne sont pas les seuls à avoir fait le déplacement. En simple pull et baskets, le conseiller national libéral-radical Philippe Nantermod passe les portes de l'entrée. Sa présence ne surprend pas. S'attend-il à un discours du même registre qu'à Davos? Il lâche:
Il indique avoir préféré le «cours d'économie» de l'année précédente. «Je viens pour écouter le fond de sa pensée politique, c'est plus intéressant.» Pour lui, la recette Milei, c'est «une solution qui fonctionne».
La Suisse ne serait pas assez libérale comme ça? Le Valaisan relativise. «L'Argentine était dans un état désastreux avant son arrivée. On a la chance de ne pas vivre dans une situation comparable, qui exige des réformes aussi drastiques. Mais...»
Il tente une analogie bien connue: «Nous sommes des grenouilles dans une marmite et la température est en train de chauffer lentement. Jusqu'à quand allons-nous accepter cet étatisme qui nous affaiblit à petit feu?»
Ce ne sera pas le seul PLR présent ce soir-là. Son collègue de parti et conseiller aux Etats appenzellois Andreas Caroni était lui aussi présent, parmi d'autres. On aura pu apercevoir aussi Sarah Regez et Niels Fiechter, les fers de lance d'une nouvelle génération d'UDC.
Mais dans la salle, ce sont deux autres spectateurs qui font sensation: l'ancien conseiller fédéral Ueli Maurer et la présidente du parti nationaliste allemand AfD, Alice Weidel — qui réside en Suisse. Avant de s'asseoir au premier rang, les deux font quelques selfies avec des fans.
Une présence qui n'est pas au goût de tout le monde. Damien fait la grimace. «Je suis venu pour écouter le discours d’un chef d’Etat libéral», indique-t-il, avant de lâcher:
Des casques sont distribués à l'entrée de la salle: le discours sera traduit de l'espagnol à l'allemand. A l'intérieur, le bleu est à l'honneur. A l'image du drapeau argentin, le plafond est coloré de néons blanc et bleus — tendance «Klein», Pantone 286 C. Une musique folklorique latino-américaine est jouée en fond.
Sur la scène, un écran d'attente en l'honneur de l'Institut libéral est d'un bleu électrique, la couleur des libéraux à travers le monde. Autour de moi, les costumes sont bleu marine ou encore bleu-gris sur chemise bleu ciel. Diantre. Je baisse les yeux: moi qui ai mis une chemise en jeans pour vouloir me distinguer, c'est raté: bleu cobalt, Pantone 22427 C. Je suis donc intégré au décor.
Pour tout dire, le rouge du drapeau suisse — Pantone 485 C — affiché sur un côté de la salle avec son homologue argentin paraît, d'un coup, donner des couleurs presque socialistes à la salle. Et puisqu'il y a beaucoup de bleu dans cet article, le voici:
Retournons à nos moutons. Les portes se ferment, puis une grosse musique rock, ambiance santiags et cuir tanné, emplit l'atmosphère. Après une vidéo et des discours d'introduction de l'Institut libéral — parmi lesquels Milei est comparé à Roger Federer —, le moment tant attendu arrive, mis en scène sur des sons de trompettes, puis de puissants battements cardiaques. Javier Milei débarque. Et il n'a pas juste les rouflaquettes de vieux rockeur: à son arrivée dans la salle, il est accueilli comme tel. La foule se lève d'un bond et une armée de téléphones se dresse dans les airs.
On applaudit: la standing ovation dure une bonne minute. La foule commence à scander (avec un accent quelque peu alémanique):
Javier Milei se place devant le micro et d'une voix grave, lance un fort: «Hola, todos!» (Salut à tous!) «On se croirait à Buenos Aires», dit-t-il ensuite en espagnol, en rigolant.
Le discours est lancé. A Kloten, bien au contraire de Davos, le truculent président argentin présente un exposé d'économie et d'histoire plutôt consensuel et intellectuel. Le féroce libertarien a préféré jouer la carte de la radicalité devant le parterre élitiste de Davos pour se livrer ensuite plus sobrement à Kloten, devant une foule acquise à ses idées. D'autres politiciens auraient certainement fait le contraire.
Il n'empêche, le naturel revient au galop quelques minutes plus tard, lorsqu'il évoque «la défense face à la tyrannie collectiviste». De temps à autre, un large «bravo!» ou des applaudissements éclatent dans la salle. Javier Milei lâche que, dans un monde idéal, «les politiciens devraient tous être au chômage». On rappelle que Ueli Maurer était au premier rang.
Lorsqu'il évoque l'idée de la suppression de la Banque centrale argentine, c'est l'explosion: les applaudissements sont immédiats, on hurle et la foule se lève spontanément. Javier Milei lui-même semble surpris. Il ironise, prenant le contre-pied face à ses critiques:
Mais l'Argentin n'est pas du genre à avoir peur du ridicule et par là même, de se livrer. Dans un étonnant détour sentimental, il raconte le moment décisif qui l'a poussé à se lancer dans l'étude de l'économie, lorsqu'un épisode d'inflation a touché de plein fouet son pays, alors qu'il était enfant, en rentrant d'un match de football.
A la fin, tel un fauve, il rugit son slogan: «Viva la libertad, carajo!» («Vive la liberté, putain!»). Les micros n'auraient pas été nécessaires; le chef d'Etat vient d'hurler. La foule est en délire, tout le monde se lève à nouveau. Pour tout dire, Javier Milei semble ému.
«C'est une personnalité authentique», me soutiendra à la sortie Nicolas Jutzet, vice-directeur de l'Institut libéral. L'Argentin avait prévu de repartir directement à l'aéroport, à un kilomètre à peine de là, mais ne peut s'empêcher d'aller prendre un petit bain de foule, histoire de s'afficher sur quelques selfies avec ses groupies. Le participant bolivien repartira même avec son livre signé par son héros.