Genève se barricade avant le G7: «Comme si on se prépare à une guerre»
Une Genevoise lève les yeux, un brin perplexe. Face à elle, les vitrines de Louis Vuitton disparaissent sous des structures en bois clair. Comme presque toutes les enseignes de luxe qui jalonnent la rue du Rhône – Omega, Piaget ou encore la bijouterie Chatila.
La question reste suspendue dans l’air.
Ce mercredi, les entreprises de menuiserie sont à l’œuvre depuis l’aube dans un tintamarre de marteaux, perceuses et scies électriques. A quelques jours du sommet du G7 se tenant Evian-les-Bains (France) et de son redouté contre-sommet, la cité de Calvin se barricade afin de ne pas revivre le traumatisme de 2003, lorsque les affrontements entre casseurs et forces de l’ordre avaient embrasé les Rues-Basses.
Sur le quai de l’Ile, c’est la Banque cantonale genevoise (BCG) qui se mue en citadelle jaune fluo devant laquelle les employés en costume fument des cigarettes avant de regagner leurs bureaux.
Le centre-ville se met à l’abri
Sur le Quai des Bergues, les mêmes scènes se répètent. Starbucks, une pharmacie, les banques Santander et HSBC s'effacent derrière des planches en bois. Emer Levy, copropriétaire avec son mari de la boutique de chaussures Brogue, offre un café à un travailleur en pantalon de chantier venu poser des palissades sur ses deux vitrines. Coût de l’opération de fortification: 1800 francs. A sa charge.
Selon elle, les conséquences économiques ont déjà commencé à se faire sentir. Les clients se font plus rares et elle redoute que la situation ne s'aggrave lorsque son magasin sera plongé dans l'obscurité derrière les palissades. «On a essayé de repousser la pose au maximum, mais évidemment tout le monde veut la même chose au même moment et les entreprises sont débordées.»
Emer Levy se dit néanmoins soulagée sur un point: son magasin ne figure pas sur le parcours de la manifestation anti-G7 prévue dimanche 14 juin. Après d’âpres négociations entre le Conseil d'État et la coalition No-G7, le cortège défilera exclusivement sur la Rive droite sans franchir le pont du Mont-Blanc.
De quoi faire grincer les dents de certains. Comme celles du conseiller national (MCG/GE) Roger Golay qui déclarait récemment à watson:
Sur la Rive droite, les moyens du bord
Cette impression revient régulièrement dans la bouche des commerçants. Si le quartier des Banques et les Rues-Basses ressemblent déjà à un vaste chantier à ciel ouvert, la mobilisation paraît plus discrète sur la Rive droite. Souvent parce que les moyens manquent.
A la rue des Alpes, une entreprise de menuiserie s'active devant la banque du Léman. Un employé observe ses collègues qui percent, clouent et vissent: «Les petits commerçants n’ont pas les moyens de se payer ça. Pour 10 mètres de long, il faut compter environ 5000 francs.» Alors beaucoup font avec les moyens du bord.
C’est le cas de Nadi Said et de Simona Moisa, voisins de la rue Ami-Lévrier sur laquelle bifurquera le cortège. Le premier tient un magasin de souvenirs, la seconde une parfumerie. Ils ont acheté ensemble des panneaux pour un montant de 1000 francs. Une connaissance viendra les poser samedi, au dernier moment. «C’est le stress, admet Simona. S’il y a de la casse, je serai embêtée pendant des semaines…»
Rue Chantepoulet, Sander Carrard a lui aussi dû délier les cordons de sa bourse. Le patron de Silver House Bijoux a déboursé 6000 francs pour protéger sa devanture. «Et encore, je fais une affaire, car un autre devis s’élevait à 14 000 francs…», ironise-t-il. Même s'il ne vend pas des pièces de très grand luxe, il redoute que son commerce attire malgré tout l'attention.
Sur la place Lise-Girardin, les immenses vitrines de Bicy.ch offrent une vue directe sur des dizaines de vélos électriques alignés à l'intérieur du magasin. Ici aussi, l'hésitation a duré jusqu'à la dernière minute. «On a fait le calcul, explique son cofondateur Maxime Chapuis. Pour protéger toutes les surfaces vitrées, cela nous revenait à environ 27 000 francs.» Une facture salée et difficile à absorber pour cette société de locations de deux-roues.
Finalement, la bonne nouvelle est tombée dans la matinée: la régie prendra les travaux à sa charge. «C'est un soulagement», reconnaît-il. D'ici là, l'équipe s'affairera à mettre la marchandise à l'abri. «On peut décemment imaginer qu'on va jeter une semaine de chiffre d'affaires à la poubelle», se désole le jeune patron.
Plus haut, à la rue de la Servette, les protections ont parfois un visage encore plus artisanal. Eduardo Ribeiro attendra dimanche matin pour barricader son restaurant afin de ne pas sacrifier les recettes du samedi. Christophe Fantoli, lui, bricole ses panneaux avec son fils devant son salon de coiffure.
A quelques mètres de là, le service de midi bat son plein à la Maison d'Asie, un restaurant vietnamien. Entre deux clients, Kevin Pham et Jean-Pierre Nguyen évoquent les préparatifs des prochains jours. Il faudra aussi démonter entièrement la terrasse. «On ne veut pas que certains manifestants puissent s'en servir comme projectiles.»
Une entreprise doit encore venir poser des planches le samedi en fin de journée. Contrairement à beaucoup de restaurants, la Maison d'Asie ouvre habituellement le dimanche. Cette semaine, les portes resteront closes.
