Agacé, Rösti se rabat sur le plus haut barrage d'Europe
Le 9 juin 2024 fut une bonne journée pour Albert Rösti. Le ministre de l’Energie a largement remporté la votation sur la loi sur l’électricité, qui devait notamment donner un coup d’accélérateur à seize projets de réservoirs d’accumulation. Et ce, contre son propre parti. Mais un an plus tard déjà, la désillusion s’installait. Dans une interview accordée à CH Media (éditur de watson), il déclarait:
Il annonçait ainsi qu’il proposerait au Parlement d’élargir la liste figurant en annexe de la loi sur l’électricité. Une proposition explosive: les projets de stockage inscrits sur cette liste bénéficient d’une disposition légale spéciale selon laquelle, dans la pesée des intérêts, les bénéfices du projet priment sur la protection de la nature.
Les raisons de cette paralysie sont multiples. Certains projets se révèlent trop peu rentables. Pour d’autres, une opposition se dessine. D’autres encore sont menacés par le droit de retour: lorsque les concessions arrivent à échéance, les installations reviennent aux communes qui les accueillent, ce qui freine les investissements.
Rösti s'impatiente
Selon des sources proches du Conseil fédéral, Albert Rösti se montrerait toutefois de plus en plus irrité par le comportement des grands groupes d'énergie. Ceux-ci ont pourtant obtenu, avec la loi sur l’électricité et la loi fédérale sur l’accélération des procédures, deux instruments puissants pour faire avancer le développement des énergies renouvelables. Ils continuent néanmoins de s’engager avec réticence dans les grands projets.
La responsabilité se perd dans un triangle des Bermudes: la Confédération est certes, en dernier ressort, responsable de garantir un approvisionnement énergétique suffisant. Mais ce sont les fournisseurs d'énergie qui doivent concrétiser cet objectif, et ceux-ci appartiennent aux cantons. Or ces derniers s’intéressent au moins autant à la sécurité d’approvisionnement qu’aux dividendes d’Axpo, d’Alpiq et compagnie, qui ont été généreux ces dernières années.
Résultat: la transition énergétique avance avec une lenteur désespérante. Le mécontentement d'Albert Rösti est désormais tel qu’il n’est même plus certain qu’il élargira effectivement l’annexe de la loi sur l’électricité. La proposition était initialement attendue pour début 2026. Elle pourrait désormais être repoussée à l’automne.
Alimenter 25 000 ménages en plus
Un projet qui n'a jusqu’ici pas réussi à intégrer la liste prend toutefois actuellement une tournure plus concrète: le rehaussement de la Grande Dixence, dont l'entreprise Alpiq est l’actionnaire majoritaire. Sous le nom de «Dix+», l’entreprise travaille à rehausser de cinq mètres le plus haut barrage d’Europe.
Cela doit «permettre de stocker environ 20 millions de mètres cubes supplémentaires, soit 100 GWh, dans le système hydraulique de la Grande Dixence», écrit Alpiq. Cela correspondrait à la consommation annuelle d’électricité d’environ 25 000 ménages. La faisabilité technique et opérationnelle du projet est établie, mais l'entreprise écrit:
Il reste notamment à déterminer si une concession supplémentaire sera nécessaire pour relever le barrage. Pour un projet similaire au lac de Moiry, en Valais, cela n'a pas été le cas.
«Aucune décision n’a encore été prise concernant le projet de construction», précise un porte-parole d'Alpiq. Une étude de faisabilité a toutefois montré qu’aucun obstacle technique majeur ne se profile. Dans le cadre d’une consultation publique, le canton a proposé une adaptation de son plan directeur afin d’intégrer ce projet. Le porte-parole ajoute:
Pourquoi le projet ne mûrit que maintenant
L’idée de «Dix+» n’est pourtant pas nouvelle: le projet figurait déjà dans les documents de la table ronde sur l’hydroélectricité organisée par la ministre de l’Energie de l’époque, Simonetta Sommaruga, prédécesseure d’Albert Rösti. Lors de cette rencontre, les organisations environnementales et les producteurs d'énergie se sont accordés sur quinze projets, qui ont ensuite été inscrits dans la loi sur l’électricité.
A l’époque, Alpiq parlait toutefois encore d’un rehaussement de 15 mètres, ce qui s’est par la suite révélé irréaliste. Si le groupe n’a dans un premier temps pas poursuivi avec détermination le projet redimensionné, c’est pour des raisons politiques: Alpiq voulait à tout prix éviter de mettre en péril le barrage de Gornerli, qui jouxte directement les systèmes de galeries de la Dixence.
Le projet de Gornerli est considéré comme le plus controversé des nouveaux projets figurant dans la loi sur l’électricité: il doit garantir 550 GWh d’électricité hivernale, mais implique aussi probablement l’intervention la plus importante dans la nature. Alpiq aurait apparemment voulu s’assurer d’abord que ce projet était bien sur les rails avant de remettre le lac des Dix à l’ordre du jour politique, dans un autre contexte.
Cette stratégie tactique importe probablement peu au ministre de l’Energie Albert Rösti. L’essentiel est que la Suisse construise dans un délai raisonnable une capacité énergétique proche de celle que la population a approuvée il y a environ deux ans.
Adapté de l'allemand par Tanja Maeder
