Christoph Blocher envisage une initiative populaire contre UBS
La Suisse n'a toujours pas réglé le problème du «too big to fail» avec ses banques. C'est l'avis de Christoph Blocher, figure tutélaire de l'UDC et ancien administrateur de l'UBS, mais aussi du Conseil fédéral. La ministre des Finances, Karin Keller-Sutter, souhaite donc que le Parlement prenne dès cet automne la décision d’exiger d’UBS qu’elle provisionne à 100% ses filiales étrangères avec les fonds propres de sa maison mère en Suisse.
Le Conseil fédéral entend également prendre d’autres mesures pour renforcer la sécurité de la grande banque et d’autres établissements d’importance systémique, et tirer les leçons de la faillite de Credit Suisse.
Que dit Blocher?
Pour Blocher, qui réitère les critiques qu'il nous avait déjà exprimées lors d'un entretien, les propositions du Conseil fédéral ne permettent pas de résoudre le problème du «too big to fail».
Il estime qu'UBS ne devrait plus être autorisée à opérer aux Etats-Unis. Quant à savoir si UBS doit vendre ses activités sur ce marché, en faire une entité indépendante ou les céder d'une autre manière, c'est à la banque elle-même d'en décider. L’essentiel est que la banque, ou le gouvernement suisse, n'en porte plus la responsabilité.
«Il est inacceptable que la Suisse doive sauver une banque simplement parce que la communauté internationale, inquiète pour le système monétaire mondial, l’attend et l’exige de notre pays», déclare le politicien de 85 ans, en référence au sauvetage de Credit Suisse en mars 2023. Mais plus personne ne veut en entendre parler.
Une proposition adoptée sans véritable débat
La proposition de Blocher figure certes dans la réponse de l’UDC à la consultation sur le renforcement de la réglementation «too big to fail» proposée par le Conseil fédéral en avril. Le groupe parlementaire de l’UDC l’avait alors adoptée à l’unanimité, sans abstention, mais «évidemment, j'ai bien trop d'expérience en politique pour avoir cru que mon parti soutenait ma proposition corps et âme», déclare Blocher.
Thomas Matter, l’expert bancaire de l’UDC, dont la voix compte au sein de la Commission de l’économie et des redevances du Conseil national (CER-N), n’était pas présent lors du vote sur la consultation. «Pour ma part, je ne souhaitais rien de plus qu’un débat contradictoire sur ma proposition», déclare Christoph Blocher. «M. Matter aurait eu l'occasion d'exprimer sa préférence pour une version allégée du projet du Conseil fédéral, et j’aurais ainsi pu présenter mon idée.»
Thomas Matter est actionnaire majoritaire de la Helvetische Bank à Zurich, dont le conseil d'administration compte parmi ses membres Thomas Aeschi, président du groupe parlementaire UDC, et Marcel Rohner, président de l'Association suisse des banquiers. «Matter poursuit son propre programme, ce qu'il a tout à fait le droit de faire. Mais je ne souhaite pas vraiment débattre avec lui de son contenu, car cela ne règle pas non plus le problème du “too big to fail”», explique Blocher.
La discussion porte désormais uniquement sur la manière d'ajuster la proposition du Conseil fédéral pour obtenir une majorité au Parlement. Pour Blocher, l’essentiel est ailleurs:
Au final, le Conseil fédéral et le Parlement se mettront d'accord sur une sorte de compromis pour régler la question des fonds propres d'UBS, prophétise Blocher. Lancer un référendum ne servirait à rien: «Une victoire dans les urnes ne changerait rien au fait qu'UBS met la Suisse en danger.»
Blocher espère tout de même que le groupe parlementaire UDC présentera sa proposition lors des débats parlementaires cet automne.
Ce qui fait la force de cette proposition, c’est que tout le monde peut en voir immédiatement l’intérêt, affirme Blocher. UBS et ses alliés politiques savent pertinemment que l'idée est populaire. «Leur credo: faire profil bas, ne pas en parler. Si l’on abordait cette idée publiquement, cela déclencherait un large débat», explique le politicien.
Un duel avec Keller-Sutter
Cela reviendrait à dire que que la Suisse n'est plus une place financière internationale et que le Conseil fédéral serait obligé de prendre position. Les géants de l'industrie monteraient au créneau pour appuyer les arguments d'UBS.
Car aujourd'hui, UBS cherche une confrontation directe avec Karin Keller-Sutter, la conseillère fédérale en charger des Finaces, dans le seul but de faire échouer sa proposition. «Soyons honnêtes: en Suisse, passer un sujet sous silence reste la méthode la plus élégante et la plus efficace pour faire échouer une proposition politiquement indésirable.»
Blocher dit se rendre parfaitement compte de la difficulté qu’il a lui-même à faire avancer ce dossier. «Tout le monde me fait remarquer que je n’ai pas d’adversaires. Qu'UBS et le Conseil fédéral sont les seuls à s'opposer à mon idée. Alors oui, la population y est pourtant favorable, mais en l’état actuel des choses, cela ne m’aide pas beaucoup.»
Blocher admet que sa proposition pourrait faire mettre le Parlement sous pression. Le Conseil fédéral devrait alors faire valoir que sa proposition se situe entre la position extrême de Blocher et la proposition édulcorée d’une alliance bourgeoise favorable à UBS, et qu’elle est donc équilibrée. «C’est peut-être vrai et cela aiderait peut-être le Conseil fédéral, mais cela ne résoudrait pas pour autant le problème du “too big to fail”.»
La solution passerait peut-être par une initiative populaire, prévoyant que les banques suisses «too big to fail» ne puissent pas détenir de filiales à l’étranger, avance Blocher. «Cette option doit être envisagée, mais ce serait un projet de grande envergure que je ne souhaite pas entreprendre seul à 85 ans. Chaque chose en son temps.» (trad.: mrs)
