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Le syndrome méditerranéen persiste dans les hôpitaux suisses

Le syndrome méditerranéen «pose problème dans les hôpitaux suisses»
Image: Keystone

Le syndrome méditerranéen «pose problème dans les hôpitaux suisses»

Selon un préjugé «très répandu dans les hôpitaux suisses», certaines populations exprimeraient leur douleur de manière excessive. Appelé syndrome méditerranéen, ce concept n'a aucune base scientifique, mais peut avoir des conséquences concrètes sur les patients.
04.06.2026, 05:3504.06.2026, 05:35

Lorsque vous vous rendez aux urgences, votre douleur risque d'être évaluée sur la base de votre origine ethnique ou de votre nationalité. Un préjugé courant circule en effet parmi le personnel soignant: les populations issues du pourtour de la Méditerranée exprimeraient leur douleur de manière excessive, exagérée. On appelle cette croyance le syndrome méditerranéen.

Si son existence a été démentie à plusieurs reprises, cette croyance reste très répandue dans les hôpitaux, y compris en Suisse, et risque d'avoir des conséquences néfastes sur les patients. Un article récemment publié dans la Revue médicale suisse analyse ses origines, ainsi que sa persistance. Nous avons posé quelques question à l'une de ses auteurs, Elise Blandenier, doctorante à l'institut de recherches sociologiques et chargée d'enseignement à la faculté de médecine de l'Université de Genève.

Dans quels pays utilise-t-on l'expression «syndrome méditerranéen»?
Elise Blandenier: Je ne peux pas m'exprimer sur tous les pays, mais je peux dire que la croyance dans le syndrome méditerranéen est très répandue dans les hôpitaux français et suisses. Bien évidemment, il ne s'agit pas d'un vrai syndrome, mais d'un préjugé raciste, d'une discrimination. La recherche a montré que cela pose problème en France, et nous avons des éléments nous permettant d'affirmer que c'est également le cas en Suisse.

Quelles sont les personnes qui font l'objet de ce préjugé?
Comme son nom l'indique, ce terme s'appliquait à l'origine aux patients issus du pourtour de la Méditerranée. A savoir les personnes provenant du Maghreb ou des pays du sud de l'Europe, tels que le Portugal, l'Espagne ou l'Italie. A ces individus s'en sont ensuite ajoutés d'autres, originaires d'Afrique ou des Balkans. On se rend compte que cela n'a finalement plus rien à voir avec le bassin méditerranéen.

Cette expression est-elle principalement utilisée par la recherche pour décrire ce phénomène, ou a-t-elle également été adoptée par le personnel soignant?
C'est précisément là que se situe le problème: on a fait d'un mythe anthropologique une réalité médicale, sur laquelle on se base pour prendre des décisions médicales. Or, les sociologues ont démontré que l'existence d'une culture ou de pratiques culturelles n'est pas uniformément représentée au sein d'une population.

«C'est évident que tous les Italiens n’exagèrent pas trop et que toutes les femmes du Maghreb sur-expriment pas leur douleur, par exemple»

Pourtant, cette discrimination persiste toujours dans la pratique médicale.

Quelles sont les conséquences que cette croyance peut avoir sur les patients?
Les patients assimilés à ce préjugé risquent d'être victimes de discrimination dans les soins. Concrètement, ils peuvent souffrir d'un retard dans l'administration de leur traitement antalgique, d'une inadéquation ou d'un manque de proportionnalité entre leur douleur et le traitement qui leur est proposé.

Vous parlez d'un mythe. Comment se fait-il qu'il soit toujours présent?
C'est le résultat de ce que l'on appelle l'illusion de corrélation. Quand nous avons une croyance, les situations qui viennent la confirmer renforcent nos préjugés. Inversement, quand nous tombons sur des cas qui tendent à l'infirmer, nous allons tout simplement les ignorer.

Mais pour que cela se produise, il faut qu'il y ait une croyance, et qu'elle soit transmise...
Exactement. Cette croyance erronée se transmet de manière informelle à travers la pratique médicale. Lorsqu'on intègre ce milieu, par exemple en tant que soignant, de nombreuses personnes commencent à nous dire des choses sur la manière dont les patients sont censés réagir à la douleur. Si on essaie de dénoncer ces pratiques, on se rend vite compte que cette croyance n'est transmise qu'oralement.

«Il n'y a souvent aucune trace écrite, ce qui rend plus difficile de lutter contre ce mécanisme»

Cela dit, on constate que les gens commencent à se rendre compte que ce terme pose problème. Dans le milieu médical, on y recourt de manière moins fréquente, même si l'expression reste présente.

Dans l'article, vous écrivez que certains patients peuvent «confirmer» l'existence de ce syndrome par leur comportement. Que faut-il faire dans ces situations?
Avoir conscience qu'il s'agit d'une illusion de corrélation est fondamental. Les recommandations internationales rappellent que la douleur est subjective, individuelle, et qu'il faut la croire, y compris lorsqu'on se retrouve devant un patient qui appartient au groupe discriminé et qui hurle de douleur. Considérer la culture de la personne lors de sa prise en charge antalgique n'a que rarement une pertinence médicale.

Quelles pistes proposez-vous pour faire en sorte que ces fausses croyances disparaissent?
La base, c'est de reconnaître le problème. Il faut être conscient que nous avons tous des préjugés et des croyances erronées, même si nous sommes bien intentionnés, et que cela ne fait pas de nous de mauvais soignants. On doit toujours se demander si nous agissons de la même manière avec tous nos patients, si nous appliquons les mêmes recommandations à chaque fois. Les protocoles et les checklists sont là pour ça et peuvent nous aider à nous débarrasser de la subjectivité à laquelle nous sommes tous soumis.

«Finalement, je pense que le plus important est d'être ouvert d'esprit, humble et curieux de l'autre»

Le syndrome méditerranéen apporte une explication facile à un phénomène complexe et qui nous surprend et nous dérange. C'est une sorte de «carte joker» qui nous empêche d'aller chercher plus loin, le problème.

Vous avez dit que la première chose à faire, c'est de reconnaître le problème. Est-ce le cas dans le milieu médical suisse?
Le fait qu'on ait pu publier un article consacré à cette thématique dans la Revue médicale suisse montre que c'est le cas. Je pense qu'aujourd'hui, il est possible de parler de ces questions et de questionner nos pratiques. C'est une excellente nouvelle, même si ce n'est que la première étape.

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