«Mon conseil aux parents: regardez du porno»
Si j’avais quelque chose entre les dents, vous me le diriez?
Dania Schiftan: (Rires) Bonne entrée en matière! Oui, je le dirais. Comme l’autre jour, dans le bus: une femme s’était emmêlée dans sa jupe et son derrière était complètement à l’air. Dix personnes étaient plus proches que moi, mais personne n’a rien dit. Alors je suis allée la voir et je lui ai simplement dit:
Pourquoi la plupart des gens n'osent rien dire?
A cause du sentiment de honte. On a peur de mettre quelqu’un mal à l’aise, de le faire rougir.
Selon vous, parler franchement est facile?
Pas du tout. Mais j’ai grandi dans une famille où tout pouvait être dit, même les sujets délicats. J’en suis très reconnaissante aujourd’hui, et je n’ai compris que bien plus tard à quel point c’était rare.
D'un point de vue professionnel, depuis quand la sexualité vous passionne-t-elle?
Cela a commencé pendant ma première longue relation. J’avais 17 ans. Nous étions les premiers partenaires l’un de l’autre, avec plein de questions et d’incertitudes. Nos amis du même âge ne pouvaient pas vraiment nous aider.
Quand je posais des questions du type: comment d’autres femmes vivent-elles l’orgasme? Qu’est-ce qu’un orgasme vaginal? Comment entretenir le désir dans une relation longue? On me répondait souvent: «Je ne sais pas trop.» Alors j’appelais ma mère, en me disant toutefois qu'une femme de vingt ans ne devrait pas devoir parler de ces sujets avec sa mère. C’est là que je me suis dit que j'allais m’y intéresser. J’ai toujours eu de la facilité à poser des questions et à parler franchement.
Sommes-nous plus avancés aujourd’hui en matière d’éducation sexuelle, par exemple à l’école?
Oui et non. Dans beaucoup d’écoles suisses, des intervenants extérieurs viennent aborder ces sujets en cinquième ou sixième année.
Dans un monde idéal, à quoi ressemblerait cette éducation sexuelle?
Et non, ça ne veut pas dire apprendre la «position XY» à quatre ans. Il s’agit plutôt d’essayer de répondre à ses propres questionnements comme:
- Qu’est-ce que mon corps?
- Qu’est-ce qui me plaît ou non?
- Comment dire à mamie que je ne veux pas de bisou sur la bouche?
- Comment demander de l’intimité?
C’est ça, le développement sexuel et la protection de l’enfance.
Enfant, vous étiez déjà curieuse. Vous avez même demandé à haute voix, au zoo, pourquoi le singe avait un si grand pénis rouge.
(Rires) Oui, je l’ai crié dans tout le pavillon des singes. Mon père, vétérinaire, nous avait très tôt expliqué la reproduction. Mais je crois qu’à ce moment-là, il a quand même dû avaler sa salive trois fois avant de répondre.
Comment abordez-vous ces sujets avec vos enfants?
Mes enfants sont encore petits. En tant que mère, je trouve que ce n’est pas toujours facile. Parfois, on doit prendre sur soi, respirer un coup et continuer à expliquer. Quand mon fils a eu son premier téléphone, on a parlé de pornographie. Et c’est là mon conseil aux parents:
Dans votre livre Comeback der Lust (Le retour du désir), vous présentez un modèle de la sexualité. De quel modèle s'agit-il?
Je pars du principe que la sexualité est un système économique. Avoir des relations sexuelles n’a de sens à long terme que si j’en retire quelque chose – émotionnellement, physiquement, psychiquement.
Quand un couple n’a plus de rapports, c’est souvent que l’un des deux, voire les deux, n’y trouve plus son compte. Dans ce cas, dormir, regarder Netflix ou manger devient plus attirant.
Et dans les couples hétérosexuels de longue durée?
Si l’on parle en clichés, les femmes ont souvent besoin d’une connexion émotionnelle pour avoir envie de sexe. Mais dans une relation bien installée, les grands élans passionnels se font plus rares. Et si, en plus, la stimulation physique n’est pas au rendez-vous – par exemple, lorsque le clitoris n’est pas stimulé comme il le faudrait – l’effort finit par paraître disproportionné. Le «deal» ne vaut plus la peine. Chez beaucoup d’hommes, à l’inverse, le plaisir physique arrive plus vite: leur corps y trouve donc plus souvent son compte. Résultat: un déséquilibre s’installe.
Comment sortir de cette impasse?
Trois points sont essentiels. D’abord, observer de quoi chacun tire du plaisir. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas? Quels types d’excitations sont possibles? On peut ensuite élargir son répertoire: varier les rythmes, les intensités, les émotions. Le but, c’est que la sexualité redevienne une ressource positive, quelle que soit l’humeur du moment. Ça ne veut pas dire faire l’amour tout le temps, mais explorer ensemble ce qui marche, à son rythme, dans sa zone de confort.
Un dernier conseil?
Oser sortir de la routine. Beaucoup de couples finissent par s’accorder sur le plus petit dénominateur commun: un scénario sûr, répétitif.
Sauf que beaucoup choisissent la monogamie en série – le fait d'adopter un style relationnel où une personne enchaîne plusieurs relations exclusives et monogames – pour raviver cette nouveauté.
C’est une option et je ne juge pas. Certains n’éprouvent du désir qu’à travers la nouveauté ou l’excitation.
Comment construit-on une relation heureuse sur la durée?
Les compétences relationnelles ne sont pas les compétences sexuelles, mais les deux se nourrissent mutuellement. Dans un monde idéal, on aimerait les deux, sur des décennies. C’est possible, mais pas simple. Beaucoup doivent apprendre, soit du côté de la relation (communication, gestion des conflits, attachement), soit du côté de la sexualité. A chacun de décider s’il veut investir dans ce travail. Ce n’est jamais facile, mais le processus peut transformer énormément de choses.
Les études disent que la génération Z aurait moins envie de sexe et de plans d’un soir. Vous y croyez?
Je reste prudente. Je suis convaincue que les gens ont toujours besoin de lien, numérique ou pas. Nous sommes des êtres sociaux, avec des corps qui ont besoin de contact.
Moins de sexe peut aussi vouloir dire plus d’autonomie. Aujourd’hui, quelqu’un peut dire: «Tu es ma relation romantique, mais sans attirance sexuelle; le sexe, je le vis autrement.» Avec la disponibilité permanente du sexe en ligne, le contexte n’a rien à voir avec l’époque des magazines coquins. Le nombre d’actes sexuels, à lui seul, ne veut plus dire grand-chose sur la sexualité dans sa globalité.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
