Il y a 20 ans, cette star du ski suisse était assassinée
En février 2003, c'est la lumière, les cloches et la gloire qui dessinent un sourire sur le visage de Corinne Rey-Bellet. Sur ses skis Dynastar, la Valaisanne devient vice-championne du monde de descente à Saint-Moritz, seulement battue par la Canadienne Mélanie Turgeon.
Une revanche éclatante, aussi, contre les attaques proférées par voie de presse par l'ancien skieur Peter Müller, qui l'accusait de pourrir l'ambiance d'équipe. La réponse s'est faite sur les lattes, et le visage de la Valaisanne a trusté les unes des journaux nationaux. Elle qui accumulait les galères physiques — un genou récalcitrant — avait coché le bon jour pour monter sur le podium.
Dans l'euphorie et devant la presse, elle confie qu'elle est «une femme heureuse, comblée par sa vie de couple», et ajoute:
La même année, cette médaille mondiale et cinq succès en Coupe du monde dans la besace, elle tire sa révérence, le corps rapiécé de toutes parts. Elle veut se consacrer à la naissance de son fils, Kevin.
Mais l'ombre supplantera la gloire.
Le meurtre, le 30 avril 2006
Cette ombre, c'est Gerold Stadler. Il avait le profil de l'homme qui réussit. Employé au Credit Suisse, il avait rencontré Corinne Rey-Bellet dans les cercles où se croisent l'argent et la notoriété. Dans les pages people de Suisse alémanique, on le voyait souvent aux côtés de la championne, souriant, bien mis. Une source anonyme confiait au Temps, en 2006, qu'il était «très ambitieux» et que «sous cette ambition couvaient beaucoup de conflits». D'autres ajoutaient qu'il utilisait «la notoriété de sa femme pour avancer professionnellement».
Le dimanche 30 avril 2006, la station des Crosets ressemble encore à n'importe quel autre soir de printemps. Vers 19h, Gerold Stadler se présente à l'appartement de Corinne. Il ramène Kevin, leur fils de deux ans. Les parents le couchent, à l'étage, avant de descendre rejoindre le reste de la famille de Corinne, au rez-de-chaussée dans l'appartement d'Adrien, le père de la skieuse.
La conversation s'engage, il est question de la séparation du couple, entamée depuis une dizaine de jours à peine, qui laisse des questions en suspens. Alain, le frère de Corinne, est là. Verena, la mère, aussi. Le père les quitte un moment pour se rendre dans un immeuble voisin.
Ce qui suit dure quelques minutes à peine. Corinne Rey-Bellet est abattue par son mari. Son frère Alain, 32 ans, tombe aussi sous les balles de Gerold Stadler. Leur mère Verena encaisse cinq impacts — intestins perforés, foie touché, fémur gauche brisé, épaule droite dévastée. Elle luttera plusieurs semaines entre la vie et la mort.
Stadler prend la fuite. Il avale à toute allure les routes sinueuses des Crosets, puis s'engage sur l'A9 où il est flashé à 230 km/h. Une patrouille de police renonce à se lancer à sa poursuite, jugée trop dangereuse. Il abandonne sa voiture à Ollon, dans le canton de Vaud, et disparaît dans la nature.
A l'étage, Kevin dort.
Le 3 mai, Stadler découvert mort
Le 3 mai, à 20h15, à deux pas du village de Huémoz (VD), une silhouette est découverte dans la pénombre par un promeneur. Le meurtrier gisait là, seul. Cela faisait plus de 36 heures. Il s'était servi de son arme de service militaire — celle qu'on garde chez soi, sans jamais imaginer en faire cet usage-là.
Par voie de presse, pour ajouter un nouvel élan dramatique à l'affaire, on apprend que Corinne Rey-Bellet était enceinte d'un deuxième enfant.
Le «shérif» était miné par la souffrance
Plus tard, Adrien Rey-Bellet, le «shérif» des Crosets comme on le surnommait dans la station pour son influence, livre sa version dans les colonnes du Matin Dimanche:
Il concède que Stadler s'était déjà montré violent envers sa fille. Qu'il avait tenté d'arranger les choses. Qu'il n'avait, lui, jamais eu peur de son beau-fils. «Mais ma fille avait peur, oui», avouait-il.
Adrien Rey-Bellet est décédé à 77 ans, en mai 2012. Dans l'avis de décès, il est écrit que «miné par la souffrance, dans le corps et dans le coeur, il a souvent ressenti le désir de crier sa douleur». Le chagrin enfoui.
Nous avons échangé par téléphone avec Verena Rey-Bellet, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions. Elle nous a simplement expliqué qu'«elle allait bien», qu'elle-même et son petit-fils ne voulaient pas en parler.
Le fils est «brillant»
Ce féminicide a laissé des traces dans la station, d'ordinaire calme après la saison de ski. Dans le Val d'Illiez, si les plaies ont cicatrisé, le drame reste ancré dans les mémoires. Ceux que nous avons contactés parlent surtout du présent, comme pour ne pas laisser le passé reprendre trop de place.
Il a surtout laissé un enfant orphelin. Dans les mois qui ont suivi le drame, Kevin a d'abord vécu chez les parents de son père, dans la commune saint-galloise d'Abtwil, avant d'être placé chez une cousine de la championne, dans le canton du Valais. Nous avons joint la famille, mais le silence était d'or. On saura seulement :
Pas plus, pas moins. Dans ce coin de paradis où la discrétion est une règle d'or, dans la douleur comme dans la joie, certaines choses n'ont pas besoin d'être dites pour être comprises.
