On a passé une nuit avec un pilote de ratrac et voici son pire ennemi
«L'hiver débute désormais en janvier et non en décembre». Quand Adrien Jaggy, 34 ans, nous accueill, la neige fait cruellement défaut au bas de son domaine. Le responsable des dameurs de la station de Villars (VD) nous emmène rejoindre ses quatre collègues dans leur local de préparation. Là, les discussions tournent forcément autour des conditions d'enneigement:
Le soleil s'apprête à tirer sa révérence, les derniers skieurs se pressent pour quitter le domaine et foncent vers les après-skis qui se remplissent.
Une fois la télécabine arrêtée, des pisteurs annoncent la fin de la journée à la radio. Le pilote de ratrac nous confie que les cabines doivent être fermées avant d'entamer le damage. Avec plus de 15 ans d'expérience et 13 ans à la tête des dameurs villardous, l'habitant «de la vallée d'en face», Val-d'Illiez (VS), parle d'une passion.
Il pointe sa machine verte estimée à un demi-million de francs suisses et nous invite à prendre place dans la cabine. Une fois dans l'habitacle, il nous confie:
Alors que les corps célestes se battent pour faire leur place dans le ciel, Adrien Jaggy manie le joystick et ses deux écrans allumés pour maîtriser la machine; il use de son phare chercheur pour balayer les alentours. Il nous montre son GPS qui lui permet également de mesurer l'épaisseur du manteau neigeux, ainsi que pour garder le cap.
N'a-t-il jamais peur de se perdre dans la pénombre? «Impossible de se perdre avec cet écran», coupe Adrien Jaggy. Il n'empêche, plus grand ennemi du dameur est peut-être le brouillard. «Tu perds la sensation de reculer ou d'avancer. Et parfois, tu te plantes sans le savoir».
Le ratrac écrase des tas de neige et on en profite pour lui demander quel est le plus grand cauchemar d'un dameur:
La lame qui charrie la masse neigeuse, la fraise à l'arrière pour dessiner ces lignes en «V» qui laissent mieux pénétrer le froid et rendent la neige plus compacte... Adrien Jaggy nous détaille le processus sans perdre de sa concentration. Ses gestes paraissent innés, sans ratures, fluides.
Nous l'interrogeons alors sur sa vie de famille:
Même s'il concède que terminer chaque soirée à près de 2h du matin, ce n'est pas toujours chose aisée. «Les gens ne se rendent pas compte de ce qui se passe la nuit», pointe le responsable des dameurs de la station vaudoise, alors qu'on se fait à secouer dans une pente abrupte.
Il précise le fond de sa pensée:
Adrien Jaggy assure qu'il n'a «pas besoin de reconnaissance», mais qu'il ressent «parfois un manque de respect» des amoureux des sports de neige.
Il cible, par exemple, les randonneurs couche-tard et sans gêne: «Ils viennent skier une piste damée la nuit et ne respectent pas le travail. Si je suis un skieur et je paie mon abonnement, je veux que la piste soit immaculée le matin».
Un autre type d'individu laisse aussi des traces, une fois la piste lissée: les animaux. Un renard apparaît sous nos yeux. Il prend son temps avant de s'enfoncer dans la forêt. «Ils nous aiment bien, ils peuvent profiter des pistes pour marcher sur un revêtement dur», rigole Adrien Jaggy.
«Business» autour des dameurs
C'est à cause de ce genre de moments unique qu'un «business» s'est mis en place autour des dameurs. La station de Zermatt (VS), par exemple, vend 150 francs un trajet de 4 heures. Une situation qu'il déplore:
Alors que le conducteur secoue la tête et continue de compacter la neige, il rebondit sur un autre aspect avec lequel il doit composer: «Ce qui est terrible avec mon métier, le jour où tu as les skis aux pieds, tu vois tous les petits détails qui ne fonctionnent pas. Il faut se faire violence pour apprécier une piste».
Il confie d'ailleurs:
Adrien Jaggy applique donc consciencieusement un principe simple: «si la piste est top, les enfants vont vouloir revenir». Il s'aventure en dehors des pistes, à racler les derniers pans de neige qui survivent sur les côtés des pistes, pour former des «digues» ou des «carrières à neige». Des tas d'or blanc pour pouvoir les étaler plus tard sur la piste et garder une bonne qualité de neige.
Alors que tout semblait se dérouler sans accrocs, la radio grésille et un collègue annonce un petit contretemps: son câble s'est brisé. Un incident mineur, comme le concède Adrien Jaggy.
La lame et la fraise sont levées pour mettre le cap sur la piste de Bretaye-Orsay: «La préparation est plus difficile sur ce secteur. Il y a toujours des petites boulettes qui se forment». La pente devient plus prononcée, notre carcasse est propulsée vers l'avant de la machine.
15 ans sans décheniller
Les allers-retours s'enchaînent, la fatigue commence à armer des attaques de paupières. Adrien Jaggy a d'ailleurs sorti ses lunettes pour soulager ses yeux. On lui demande alors s'il a déjà déchenillé. «En 15 ans, j'ai toujours gardé les chenilles à l'intérieur», répond Adrien Jaggy, en expliquant, avec un large sourire, que c'est un sujet sensible dans le milieu.
Les derniers coups de lame donnés, il est plus d'1h du matin. Les machines retrouvent leur place au hangar, les pilotes ont les traits un brin tirés. Il est l'heure de rentrer.
Pour ce faire, il faut enfourcher des motoneiges et dévaler à vive allure le tapis blanc déroulé par les dameuses en direction du village. Mais le manque de neige sur le bas de la piste nous oblige à sauter dans un 4x4 pour rejoindre Villars.
L'occasion de demander à notre guide du soir quel est l'enneigement rêvé pour un conducteur de ratrac:
Un rêve que cette nouvelle saison n'a pas encore exaucé. Mais à défaut d'une saison de rêve, les dameurs de Villars parviennent à faire des miracles avec les conditions d'enneigement actuelles.
