«Un été sur deux sera plus chaud que celui de 2026 en Suisse»
Plus de 50 jours à 30 degrés dans certaines régions, des sols asséchés et des glaciers malmenés: l’été 2026 a battu des records. Le climatologue Reto Knutti décrypte cette chaleur exceptionnelle et ce qu’elle annonce pour la Suisse.
Vous qui êtes climatologue, avez-vous été surpris par cet été caniculaire?
Reto Knutti: Non. Cet été, j’ai publié deux messages sur LinkedIn qui disaient: «Bienvenue dans les scénarios climatiques suisses». Ce que nous vivons aujourd’hui a été décrit par MétéoSuisse et l’ETHZ dans ces scénarios. Sur le plan analytique, je ne suis donc pas surpris. Mais voir concrètement les conséquences de la chaleur est une tout autre chose: lorsque les feuilles jonchent déjà le sol en août, que les glaciers sont dépourvus de neige à près de 4000 mètres d’altitude ou que, comme vendredi dernier, des grêlons de cinq centimètres de diamètre tombent du ciel, l’effet est tout autre.
A-t-on une explication climatologique à cet été caniculaire?
Les étés caniculaires sont particulièrement marqués pour cinq raisons. Premièrement, le changement climatique rend fondamentalement la Terre plus chaude. Cela explique 60 à 70% de l’effet observé en été. Deuxièmement, il y a la sécheresse. Lorsque le sol est sec, l’évaporation, qui a un effet rafraîchissant, diminue. Le troisième facteur est que l’air au-dessus de la Suisse est devenu plus propre grâce à la législation sur la protection de l’air. Le rayonnement solaire, c’est-à-dire le rayonnement de courte longueur d’onde, est ainsi devenu plus intense depuis les années 80.
C’est pourtant une évolution positive.
Ironiquement, c’est justement l’amélioration de la qualité de l’air qui a accéléré le réchauffement en Europe. Cela explique en partie pourquoi la Suisse s’est réchauffée deux fois plus vite que la planète. Il s’agit d’un effet temporaire. Aujourd’hui, l’air est propre et le rayonnement solaire n’augmente donc plus. Entre la Seconde Guerre mondiale et 1980, la pollution de l’air a en quelque sorte masqué une partie du réchauffement. C’est encore le cas en Chine et dans d’autres régions du monde.
Et quelles sont les autres causes?
La quatrième cause est la fréquence accrue des situations anticycloniques au-dessus de l’Europe en été, un phénomène que l’on observe depuis un certain temps et qui a été particulièrement marqué cette année. Cinquièmement, la rareté des orages a joué un rôle. Il y en a eu si peu parce qu’il faisait trop chaud en altitude. En ce qui concerne les situations anticycloniques, on ne sait toutefois pas quelle part de cet effet est imputable au changement climatique et quelle part relève du hasard. Nous avons déjà observé ce phénomène en 2003, 2015, 2018 et 2022.
Le dernier été caniculaire comparable était celui de 2003. On pourrait donc se dire: cela remonte déjà à longtemps…
Peu après 2003, des études estimaient qu’un été de ce type ne se produisait qu’une fois tous les 250 ans environ. Cette année, nous avons déjà dépassé 2003. Avec les politiques climatiques actuellement mises en œuvre dans le monde, nous nous dirigeons vers un monde où environ un été sur deux sera plus chaud que celui-ci. Autrefois, 30°C étaient une exception. Cette année, les stations de mesure de Bâle ou de Sion ont enregistré plus de 50 jours à 30°C. Dans les centres-villes, l’effet d’îlot de chaleur fait encore grimper la température de plusieurs degrés.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans ces records?
Différents groupes de population sont touchés par des facteurs très différents. La chaleur affecte particulièrement les personnes âgées, même si l’on peut en partie s’en protéger. Pour moi, ce sont les conséquences de la sécheresse qui ont été les plus préoccupantes. L’agriculture a souffert et les véritables dégâts causés aux forêts ne sont pas encore visibles. Quand il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d'eau.
Quelles conséquences devons-nous tirer de cet été record?
Les chiffres sont encore provisoires, mais plusieurs centaines de personnes supplémentaires sont mortes cet été en Suisse, pour la plupart à cause de la chaleur. A l’échelle européenne, on parle d’au moins 35 000 décès. Nous devons construire différemment, surtout dans les villes. Et nous devons apprendre à composer avec la sécheresse. La question de l'appartenance et du droit d'utilisation de l'eau va également devenir importante en Suisse, le château d'eau de l'Europe.
Que voulez-vous dire par «construire différemment»?
Pendant longtemps, nous avons construit en pensant à l’hiver et rénové les bâtiments pour économiser l’énergie de chauffage.
A long terme, il faut repenser l’aménagement du territoire, développer la végétalisation et adopter le concept de la ville-éponge, afin que l’eau puisse s’infiltrer dans le sol et contribuer ensuite à rafraîchir l’environnement en s’évaporant. Il faut plusieurs décennies pour transformer le parc immobilier. Nous ne devons donc pas construire aujourd’hui en nous basant sur l’expérience des 50 dernières années, mais sur les scénarios à l’horizon 2100.
Que peut-on faire d’autre?
A court terme, dans de nombreux cas, on peut obtenir de bons résultats sans climatisation, notamment grâce à l’ombrage, à l’aération nocturne et aux ventilateurs. Nous devons également adapter quelque peu nos comportements et, par exemple, pratiquer le sport tôt le matin plutôt que d’aller courir au milieu de la journée.
La climatisation va-t-elle devenir la norme dans les bâtiments?
La climatisation permet d’éviter des décès, c’est absolument certain. Aux Etats-Unis, la surmortalité liée à la chaleur ne représente qu’une fraction de celle que nous connaissons ici. Cela ne signifie pas pour autant que chaque maison doit être équipée d’une climatisation. Les appareils mobiles sont bruyants et peu efficaces. Mais nous ne pourrons pas éviter cette discussion dans les EMS, les bâtiments publics et les écoles. Par ailleurs, en été, le développement de l’énergie solaire entraîne souvent une production d’électricité excédentaire. L’argument selon lequel la climatisation poserait un problème en termes de consommation électrique n’est donc que partiellement valable.
Quel est l’impact sur la santé de la population?
J’ai déjà évoqué les décès liés à la chaleur. De plus en plus d’études établissent un lien entre les fortes températures et la propension à la violence ou les problèmes psychiques. La baisse de productivité au travail provoquée par la chaleur entraîne en Suisse des pertes qui se chiffrent à un demi-milliard de francs ou davantage chaque année. La chaleur est encore largement perçue comme quelque chose de positif, mais lorsqu’il fait trop chaud, cela devient un problème.
L’été prochain pourrait être plus frais. Cet été va-t-il provoquer une prise de conscience ou sera-t-il rapidement oublié?
La manière dont la société réagira à long terme à cet été n’est pas une question scientifique. Nous avons le choix. Notre perception et notre mémoire sont éphémères. Mais il faut espérer que nous ayons compris trois choses.
- Premièrement, le changement climatique n’est pas une invention concernant un avenir lointain.
- Deuxièmement, nous devons faire face à l’évolution des risques et nous adapter – en été, surtout à la chaleur et à la sécheresse.
- Troisièmement, l’adaptation n’est à long terme qu’un traitement des symptômes. Elle est efficace, mais elle a ses limites et son prix. Tout le monde réclame des mesures d’adaptation, mais en fin de compte, la réduction des émissions doit elle aussi rester une priorité.
(trad tma)
