«Le visage de la forêt suisse va fortement changer à l'avenir»
Si quelqu'un connaît la forêt et ses signaux d'alarme, c'est bien Andreas Rigling. Il y a six ans déjà, en été, il se trouvait ici, dans le district d'Affoltern, entre Zurich et Aarau, arpentant les sous-bois. «Le visage de la forêt suisse va fortement changer à l'avenir», avait-il alors lâché, entendant par là que les peuplements de hêtres et surtout d'épicéas allaient reculer drastiquement.
Il était déjà question, à l'époque, du changement climatique, qui met la forêt à rude épreuve. De plus, la chaleur et la sécheresse pèsent particulièrement lourd sur ces deux essences végétales.
Un effroyable constat
Andreas Rigling se souvenait alors de 2018, année de sécheresse record, lorsque des pans entiers de forêt avaient viré au rouge bien trop tôt et que les hêtres avaient perdu leur feuillage. Il résume:
Personne, disait-il, ne savait comment réagiraient les arbres si la chaleur et la sécheresse continuaient de s'intensifier. «Nous nous trouvons dans un territoire que nous ne connaissons pas encore», résumait-il.
Aujourd'hui, six ans plus tard, Andreas Rigling gare sa voiture en lisière de forêt et s'avance à travers l'herbe desséchée vers une hauteur. De là, la vue s'ouvre sur les douces collines du district zurichois d'Affoltern. Sur le versant d'en face, les champs sont bruns et les cimes des feuillus, rousses comme la rouille. Le spectacle serait joli à voir, s'il n'était pas si inquiétant. Si l'on était en octobre, et non en août. Andreas Rigling laisse son regard errer et souffle:
Le pire scénario s'est réalisé.
2026 devrait battre des records de sécheresse
Andreas Rigling se consacre à la forêt depuis toujours. Après un apprentissage de garde forestier, il a étudié les sciences forestières à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), obtenu un doctorat à l'Université de Bâle et travaillé pendant 29 ans à l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL).
En 2022, il est devenu professeur de croissance forestière et de changement global à l'EPFZ, où il donne aujourd'hui des cours, encadre des travaux de master et dirige des projets de recherche. Ses travaux portent surtout sur la résistance de la forêt face au changement climatique.
Des couleurs automnales en plein été. Ce qui se joue actuellement dans le canton de Zurich s'observe presque partout en Suisse. Dans le Jura et la région de Bâle, la situation est encore plus sévère. Alors qu'ici, les feuillus arborent des teintes jaunes, rouges et brunes, là-bas, des peuplements entiers ont déjà perdu toutes leurs feuilles. La situation est comparable à celle de 2018. Andreas Rigling explique:
Et tout porte à croire que 2026 va battre les tristes records de 2018. Andreas Rigling illustre cela au moyen d'un graphique qu'il a apporté.
Celui-ci présente l'indice de sécheresse de la Confédération sur l'année, ventilé par région. Chaque semaine de l'année se voit attribuer une couleur, du vert pour «pas sec» au brun foncé pour «extrêmement sec». En comparant 2018 et 2026, deux éléments frappent:
- Premièrement, 2026 compte déjà, à ce stade, davantage de semaines extrêmement sèches que l'ensemble de l'année 2018.
- Deuxièmement, la sécheresse a débuté plus tôt cette année. Le niveau «très sec» a été atteint pour la première fois fin avril, contre deux mois plus tard en 2018.
Le hêtre doit céder la place au chêne
Les conséquences de cet été hors normes se voient notamment sur le sol des forêts. Comme les hêtres éclaircissent leur couronne prématurément, les chemins sont jonchés de feuillage desséché, qui crisse sous les semelles d'Andreas Rigling. En y regardant de plus près, on trouve, parmi les feuilles brunes, des feuilles d'une étrange couleur vert pâle. «C'est très inhabituel», dit Andreas Rigling en ramassant quelques-unes de ces feuilles.
Lors d'un automne normal, les arbres retirent lentement les nutriments de leurs feuilles avant de finir par les laisser tomber. Ici, c'est différent, comme l'explique Andreas Rigling:
Par rapport à il y a six ans, la recherche comprend aujourd'hui mieux pourquoi un arbre dépérit tandis qu'un autre résiste bien, souligne Andreas Rigling. Le hêtre était considéré comme particulièrement résilient, car il supporte bien l'ombre, ce qui lui a permis de refouler d'autres espèces. Il est ainsi devenu l'essence dominante dans toute l'Europe centrale, et c'est précisément ce qui se retourne aujourd'hui contre lui. Car c'est à cause de ce manque de concurrence qu'il n'a jamais été contraint de développer de systèmes racinaire et de conduction d'eau efficaces. En période de sécheresse, il peine désormais fortement à alimenter sa cime en eau.
L'épicéa, seconde essence dominante en Suisse et en Europe, a d'ores et déjà été abandonné par les forestiers et les scientifiques. A l'avenir, il ne subsistera plus guère qu'en altitude, là où il fait plus frais et où le bostryche (réd: un insecte ravageur) ne prolifère pas de manière extrême. Andreas Rigling ajoute:
Comme pour en apporter la preuve, un chêne se dresse en bordure du chemin que nous arpentons, grand et vert foncé, aux branches épaisses. A côté, un hêtre flétri. D'autres essences, habituellement rares en forêt, devraient elles aussi à l'avenir marquer le paysage forestier suisse. Le tilleul ou l'alisier torminal, par exemple.
Un réel danger pour les forêts suisses
Andreas Rigling est affirmatif:
Quelles essences s'imposeront par la suite reste une question ouverte. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est que la forêt doit se diversifier. Pour qu'un environnement sylvestre soit le plus résistant possible au changement climatique, aux incendies ou aux ravageurs, il faut des arbres grands, petits, jeunes, vieux, morts, vivants et de différentes essences.
Grâce à sa politique forestière et à sa loi sur les forêts, plutôt progressiste, la Suisse a déjà une bonne longueur d'avance. Les forestiers y sont tenus depuis des décennies de pratiquer une sylviculture proche de la nature, les coupes rases y sont interdites, tout comme un recours excessif à des essences non indigènes. Andreas Rigling souligne:
La mauvaise nouvelle, c'est qu'il est très difficile pour les forestiers d'évaluer quels arbres, dans quelle combinaison et sur quel site, perdureront encore dans cent ans. Difficulté supplémentaire, ils doivent aussi garantir la production de bois. En tant que matériau de construction respectueux du climat, la demande ne cesse de croître.
Cette «transformation forestière» est coûteuse et s'étend sur des décennies. Elle devient d'autant plus urgente que les années de sécheresse se multiplient et s'intensifient. Andreas Rigling désigne les feuilles au sol et la cime desséchée d'un hêtre:
(trad. ysc)
