Pourquoi la pression a peut-être été fatale à Manzambi
C’est le genre de pensée qu’on préfère chasser de son esprit pour ne pas porter la poisse. Cela ne suffit pas toujours. Johan Manzambi, la pépite de la Nati, s’est blessé au genou gauche lundi à l’entraînement, tout seul, a communiqué le staff. Lui-même avait peut-être dans un coin de sa tête la possibilité de la blessure qui hypothéquerait sa participation au reste de la phase finale du Mondial de foot. En langage commun, cela s’appelle avoir des pensées négatives.
Psychologue du sport et préparateur mental, Romain Ducret parle, lui, de «pensées limitantes, paralysantes, intrusives». Et ce n’est pas bon.
Le «mauvais œil»?
Personne n’affirme à ce stade que le genou endolori de l’attaquant suisse, trois buts et deux assists avant le 8e face à la Colombie, est dû à la «pression». Celle qu’il se serait mise ou qu’il aurait ressentie de la part de tout un pays louant son génie, et cela porte un nom familier, le «mauvais œil». Si personne ne l’affirme, nul ne peut non plus l’exclure. Là-dessus, Romain Ducret, qui ne tranche pas le cas, est d’accord.
Le psychologue et préparateur physique ajoute: «Les deux émotions peuvent bien sûr cohabiter chez une même personne en sport. Qui se réjouit d’un événement à venir tout en ayant la hantise de ne pouvoir y participer à cause d’une blessure.»
La cuisse de Benzema, le genou de Fekir
Retour au football. Qui sait ce qu’il se passe dans la tête d’un joueur de haut niveau à l’approche d’un grand événement, ou d’une première convocation sous les couleurs nationales, par exemple? Deux exemples de blessure peuvent être citées ici, celle de Karim Benzema et celle de Nabil Fekir, des Franco-Algériens passés par l’Olympique lyonnais, ayant choisi de jouer pour la France et non pour l'Algérie, le pays de leurs parents.
En 2006, convoqué pour la première fois chez les Bleus, Karim Benzema se blesse à la cuisse avant le match et déclare forfait. Neuf ans plus tard, à l’occasion, là aussi, de sa première sélection avec la France, Nabil Fekir se blesse gravement au genou.
La pression était-elle trop forte sur leurs épaules? Des considérations identitaires, liées à un conflit de loyauté exacerbé par l’histoire de la guerre d’Algérie, ont pu rendre la situation mentalement insoutenable pour les deux joueurs. La cuisse chez l’un, le genou chez l’autre, auraient alors lâché.
L'avis d'un célèbre latéral gauche de la Nati
L’ancien latéral gauche de Servette et de la Nati dans les années 70 et 80, Lucio Bizzini, devenu psychologue, l’affirme telle une évidence:
Pas plus que Romain Ducret, le Romand d'origine tessinoise ne prétend que la blessure au genou de Johan Manzambi est imputable à la «pression», sans exclure pour autant cette éventualité.
Il note toutefois un «paradoxe»:
Lucio Bizzini enchaîne: «C’est pour cette raison que les athlètes font l’objet d’une extrême attention du staff médical et des préparateurs physiques.»
Au Mondial, les footballeurs ne peuvent pas qu'être choyés entre les matchs. Lucio Bizzini l'a observé:
Comme Romain Ducret, Lucio Bizzini a constaté «l’extraordinaire puissance et talent de Johan Manzambi», âgé de seulement 20 ans. L'ancien latéral servettien et psychologue le déplore: «Ces qualités hors du commun ne le mettent malheureusement pas à l’abri d’une blessure, en l’occurrence au genou, partie complexe et fragile du corps.»
Le «gamin» du quartier de la Servette se faisait une joie de porter les couleurs de la Nati et de faire honneur à sa ville, Genève. Il pourrait ne pas jouer contre l’Argentine en quarts à cause de sa blessure.
Sans préjuger du «cas» Johan Manzambi, Lucio Bizzini dresse un rapide portrait des générations de footballeurs.
On pourrait croire que les fils qui évoluent sur les terrains de football des plus grandes équipes sont d’autant plus blindés contre l’adversité. Blindés peut-être, mais pas de bois pour autant.
