Ce Suisse est derrière une technologie qui pourrait changer l'IA
Evangelos Eleftheriou est un Suisse typique, à sa manière. Né en Grèce, il obtient en 1979 son diplôme d'ingénieur électricien à l'Université de Patras. Il part ensuite au Canada pour y faire son doctorat. Depuis 1986, il vit en Suisse. C'est le laboratoire de recherche d'IBM à Rüschlikon qui l'a conduit ici. En 35 années d'activité, il y est devenu un spécialiste reconnu des systèmes de stockage de données.
Des personnes comme Evangelos Eleftheriou suivent les traces d'une industrie de haute technologie et s'installent là où elles peuvent le mieux mettre leurs compétences à profit. Il a deux filles adultes, qui ont suivi leur scolarité sur place et ont grandi avec le suisse allemand comme langue maternelle, selon les mots du père. Lui-même préfère toutefois toujours parler anglais plutôt qu'allemand.
Un monde sans frontières
L'anglais est justement la lingua franca d'un monde sans frontières, où des individus aux compétences particulières, venus de tous horizons, se consacrent à des questions relevant davantage de la science que de la technique traditionnelle.
C'est le monde de la technologie, celui de la science appliquée à la technique. A 71 ans, Evangelos Eleftheriou continue d'évoluer dans cet univers avec l'aisance d'un poisson dans l'eau.
Il y a cinq ans, il s'est lancé à son compte en cofondant Axelera, concepteur de semi-conducteurs. L'entreprise compte environ 280 collaborateurs, répartis dans douze pays d'Europe. Aujourd'hui, lui et son entreprise, dont il est le «Chief Technology Officer», se trouvent en plein cœur du boom fulgurant de l'intelligence artificielle qui est en train de transformer le monde, grâce à leur technologie de stockage, économe en énergie et en coûts, développée en interne.
S'attaquer à un problème majeur et le solutionner
Les semi-conducteurs d'Axelera résolvent, ou du moins atténuent, un problème qui a pris des proportions gigantesques avec l'explosion des volumes de données liées à l'IA. Même une simple requête d'IA oblige un ordinateur à déplacer d'énormes quantités de données entre sa mémoire vive et son processeur, aller-retour, pour ne réaliser au final que quelques opérations de calcul.
Le traitement de montagnes de données, qui peuvent atteindre, dans le jargon informatique, plusieurs centaines de gigaoctets, est inévitable dès lors qu'il s'agit d'apprendre aux ordinateurs à lire et à comprendre des images ou du langage. La machine doit apprendre à reconnaître et à analyser des motifs récurrents, beaucoup plus rapidement, et le plus souvent aussi de manière plus fiable, que l'être humain.
L'idée que des semi-conducteurs implantés dans une mémoire vive puissent non seulement organiser des données, mais aussi effectuer des calculs, n'est pas nouvelle. Mais elle n'est devenue pertinente qu'avec l'essor des systèmes d'IA, qui tentent, au prix d'efforts considérables, d'imiter le fonctionnement du cerveau humain. A l'image des synapses dans un réseau neuronal humain, chaque signal doit, dans un système d'IA, être évalué quant à sa signification, puis combiné et recoupé avec des indices de niveau supérieur. Au bout du compte, il doit en résulter une conclusion suffisamment probable. Par exemple: l'animal au long cou et au pelage tacheté est une girafe.
Un être humain a besoin d'environ 3000 kilocalories par jour pour ses immenses performances cérébrales. Un ordinateur, pour une performance qui n'approche même pas ce niveau, consomme des quantités colossales d'énergie électrique.
Axelera s'attaque à ce problème de va-et-vient permanent des données, qui non seulement gaspille de l'énergie, mais retarde aussi les temps de réponse de l'ordinateur et engendre des coûts élevés. Le «computing in memory», soit le calcul directement dans la mémoire vive, est actuellement l'un des sujets les plus brûlants du boom de l'IA. Samsung Electronics, Micron Electronics et SK Hynix comptent parmi les principaux fabricants mondiaux de mémoires et figurent parmi les entreprises les plus valorisées de l'industrie des semi-conducteurs.
Les semi-conducteurs d'Axelera viennent compléter les systèmes de ces trois géants. Le produit ressemble à une carte graphique de la taille d'une télécommande de télévision. Il peut être branché sur tous les périphériques informatiques courants et est commercialisé depuis un an. Selon Evangelos Eleftheriou, ces systèmes sont actuellement en service chez plus de 500 clients, exclusivement des clients industriels, qui les utilisent pour des applications de reconnaissance et de traitement d'images.
Une start-up vitrine pour l'Europe
Depuis sa création, Axelera a levé environ 400 millions d'euros (369 millions de francs). Le dernier tour de financement, à hauteur de 200 millions d'euros (184 millions de francs), a eu lieu en février, avec notamment le concours du fonds Verntur de l'European Investment Council (EIC).
L'EIC soutient, avec des fonds de la Commission européenne, les entreprises particulièrement prometteuses, susceptibles de rendre l'économie européenne plus compétitive et plus indépendante dans certains secteurs clés. Evangelos Eleftheriou affirme, avec fierté, mais aussi une pointe d'inquiétude:
De fait, l'Europe présente une faiblesse flagrante dans ce domaine, comme l'avait déjà relevé il y a deux ans l'ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne.
Mario Draghi avait notamment recommandé des mesures pour accélérer le soutien aux entreprises, avec des moyens plus importants. Début juin, la Commission européenne a présenté une nouvelle version de la loi européenne sur les semi-conducteurs («Chips Act»), destinée à combler les lacunes technologiques.
Nominé pour le Prix de l'inventeur européen
Durant ses années chez IBM à Rüschlikon (ZH), Evangelos Eleftheriou a mené de nombreuses recherches sur des méthodes plus efficaces de stockage magnétique et a déposé plus de 160 brevets.
Avec Axelera, il semble aujourd'hui être arrivé au bon endroit au bon moment. Ce néo-entrepreneur chevronné est nominé pour le Prix de l'inventeur européen de cette année, dans la catégorie Industrie, qui sera remis par l'Office européen des brevets le 2 juillet à Berlin.
