«Je vais dormir au travail»: Macron fait vivre un calvaire aux frontaliers
Le sac est presque prêt. Des vêtements, une trousse de toilette, un chargeur d’iPhone. Dimanche soir, Christelle, 49 ans, quittera sa maison de la région de Divonne pour s'installer... sur son lieu de travail.
Serveuse dans un café lausannois, elle passera la semaine dans les bureaux, situés à l'étage du bâtiment. Un ancien appartement transformé depuis en espace administratif. On y trouve un canapé-lit, une douche et une petite cuisine. «Je ne peux pas prendre le risque d'arriver en retard pour l'ouverture», explique-t-elle.
A quelques jours du G7 à Evian, qui s'accompagnera de contrôles renforcés aux frontières et de nombreuses perturbations dans la région lémanique, Christelle a préféré ne rien laisser au hasard. Chaque matin, elle sera ainsi déjà sur place. La situation ne l'enchante pas particulièrement. Mais elle a eu beau tourner le problème dans tous les sens, elle n’a simplement pas d'autre solution.
Derrière l'humour se cache pourtant une certaine lassitude. La serveuse ne peut s'empêcher de relever le calendrier particulier de cette semaine. Alors qu'elle s'apprête à dormir sur son lieu de travail pour continuer à exercer son métier, les Suisses votent ce dimanche sur l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions», et les Vaudois sur un salaire minimum.
«Je trouve le timing un peu cynique», souffle-t-elle. «Je fais un métier que les Suisses sont nombreux à ne pas vouloir faire, avec un salaire qui ne me permettrait pas de vivre ici dans les mêmes conditions.»
Christelle est loin d'être la seule à avoir dû revoir complètement son organisation. Dans certaines branches, celles qui emploient des frontaliers qui ne peuvent pas faire de home office, les conversations tournent depuis plusieurs semaines autour d'un même sujet. Comment travailler si le simple fait de passer la frontière risque d’être un parcours du combattant?
En vacances
Damien a trouvé une autre solution. Ce frontalier d'une quarantaine d'années, qui vit dans près de Gex, a posé des congés durant le G7. Dans son travail, il est amené à se déplacer régulièrement dans la région genevoise et le canton de Vaud. Face aux fermetures annoncées de certains postes-frontières et aux contrôles renforcés, il a préféré anticiper.
Autour de lui, les stratégies se multiplient. Une voisine lui a récemment demandé s'il possédait un lit de camp pour dormir sur place. «C'est devenu un vrai sujet de discussion entre frontaliers», raconte Damien.
Car tous les employeurs ne proposent pas de solutions égales. Pour certaines entreprises, cette période représente déjà un casse-tête logistique. Un responsable genevois d'un secteur jugé essentiel, qui souhaite conserver l'anonymat, explique avoir obtenu auprès des autorités des macarons spéciaux pour trois de ses collaborateurs.
Une autre employée devra loger sur Genève car, à cause de sa fonction, elle doit impérativement être présente sur site tôt le matin. L'entreprise a donc décidé de lui payer une chambre d'hôtel pendant toute la semaine. «Ça représente un coût, mais on n'a pas vraiment le choix.»
Le responsable genevois prévoit lui aussi de limiter au maximum ses déplacements et ceux de son équipe. Une grande partie des rendez-vous ont déjà été reportés ou annulés. Surtout, il garde un souvenir très vif du G8 d'Evian en 2003. Au moment de notre entretien téléphonique, il revenait justement de la chancellerie où il venait récupérer les macarons. Dans les rues, raconte-t-il, l'ambiance lui a paru étrange.
Une semaine placée sous le signe du système D
Dans une boutique lausannoise dont une grande partie du personnel habite en France voisine, la direction a déjà pris une décision: pendant la durée du G7, l'établissement fermera une heure plus tôt. Une des employées, âgée d'une trentaine d'années, vit près de Divonne. Elle prévoit de partir de chez elle deux heures plus tôt que d’habitude.
Elle ignore encore si cette marge sera suffisante. Si nécessaire, elle se lèvera encore plus tôt les jours suivants. Une de ses collègues, qui rejoint habituellement Lausanne par bateau depuis la région d'Evian, s'interroge elle aussi sur la manière dont elle parviendra à effectuer ses trajets.
Même constat du côté de Lauriane, une frontalière d'une quarantaine d'années installée à Annecy, et travaillant à Genève. Après avoir retourné le problème dans tous les sens, elle a fini par accepter l'idée de dormir chez une collègue genevoise dimanche soir afin d'être certaine d'être présente à son poste lundi matin.
Pour la suite de la semaine, c’est le brouillard. «Je vais voir au jour le jour.» Elle souligne encore que, malgré toute la bonne volonté, le home office quand c’est possible et les plans B organisés en amont, impossible de savoir comment s’articulera la semaine de chacun. «J’ai discuté avec des agriculteurs et des employés du bâtiment, par exemple, ils m’ont tous dit qu’ils n’allaient pas s’arrêter à cause du G7.»
Une vie culturelle dans le vide?
Au Chat Noir, à Carouge, l'approche est différente. La directrice artistique Priscille Alber a choisi de miser au maximum sur le télétravail pour ses équipes. Une décision «prise en bonne intelligence, tous ensemble», et qui concerne aussi bien des collaborateurs frontaliers que des employés vivant en Suisse.
Le monde culturel, explique-t-elle, est habitué à faire preuve de souplesse. «Changer les horaires à la dernière minute, résoudre des problèmes techniques, improviser, faire avec ce qu’on a, on sait faire», souligne-t-elle. Mais une autre interrogation demeure. Que se passera-t-il si les habitants décident simplement de rester chez eux en attendant que l’orage du G7 passe?
A quelques jours de l'arrivée des chefs d'Etat, personne ne sait encore vraiment à quoi ressemblera cette semaine particulière. Une chose est sûre: entre les vacances posées pour éviter les ennuis, les nuits sur des canapés-lits, les hôtels payés par les employeurs et les réveils programmés avant l'aube, le G7 a déjà commencé pour de nombreux frontaliers.
