Pourquoi ce paysan est «une épine dans le pied» du Conseil fédéral
A première vue, la ferme Tannhüsern, dans le canton de Lucerne, ressemble à une image de carte postale. Derrière la vieille maison paysanne, des vaches et leurs veaux paissent dans un pré, des chevaux dans un autre. Sous des arbres fruitiers un coq chante, des poules caquettent, des canards cancanent. Et deux oies de mauvaise humeur défendent bruyamment leur territoire, avant d'aller se rafraîchir dans un petit étang.
Image idyllique trompeuse
A côté, trois cochons laineux retournent avec un grognement satisfait l'intégralité de leur enclos. Quand ils y trouvent de grosses pierres, ils les poussent dans un coin, où l'agriculteur Christof Bühler peut ensuite les récupérer. «Ils aiment l'ordre», dit-il en riant.
Mais cette image idyllique est trompeuse. La pression sur les petites exploitations, comme celle de Bühler, ne cesse d'augmenter. Une visite sur place permet de mesurer ce qui se joue avec la nouvelle stratégie agricole du Conseil fédéral.
Cette nuit, Christof Bühler n'a pu dormir que quatre heures à peine. «Nous avons eu un vêlage difficile», dit-il en désignant d'un signe de tête l'unique vache présente à l'étable à 7h du matin. De tout son corps, elle se poste devant son veau encore faible pour le protéger.
Avec ses 15 vaches et 15 veaux, l'agriculteur pratique ce qu'on appelle l'élevage allaitant. Cela signifie que ses veaux peuvent rester auprès de leur mère et téter au pis plutôt qu'au biberon, jusqu'à leur abattage. Il livre leur viande à Coop, qui la commercialise sous la marque Natura Beef. Sur chaque kilo de viande, environ 14 francs lui reviennent. «C'est un bon prix», estime Christof Bühler.
Il ne peut pourtant pas vivre uniquement de son exploitation, alors même que celle-ci représente quelque 2600 heures de travail par an. De quoi employer une personne à temps plein. C'est l'office cantonal de l'agriculture qui a fait ce calcul pour lui. Dans le jargon administratif, cela signifie que Christof Bühler dirige une exploitation qui représente une unité de main-d’œuvre standard (UMOS).
Ce matin-là, Christof Bühler nettoie les étables, ramène les bêtes des pâturages, les nourrit, administre des médicaments aux chevaux et attend le vétérinaire venu examiner le jeune veau. L'après-midi, il installera une nouvelle clôture dans son pré. Entre-temps, d'autres tâches l'attendent encore.
Chevaux et agrotourisme
L'agriculteur tire 50% de son revenu de la pension pour chevaux et de l'agrotourisme qu'il exploite en parallèle. Chez lui, on peut réserver quatre chambres totalisant neuf lits. Au petit-déjeuner, il propose du jus de pomme et de la confiture faits maison à partir de ses propres arbres fruitiers, du lait provenant de l'exploitation voisine et des petits pains de la boulangerie locale.
Préparer les petits-déjeuners, refaire les lits, faire le ménage, gérer les réservations, cuire la confiture, presser les pommes... Christof Bühler doit aussi assumer tout cela au quotidien. Sans compter le travail que lui demandent ses «animaux de loisir», comme il appelle ses poules, canards, oies et cochons. Il ne les élève pas parce que c'est économiquement rentable, mais par plaisir et par conviction.
Sur son exploitation, il n'y a pas de déchets. Les restes de repas des touristes servent à nourrir ses cochons laineux. Et quand l'agriculteur n'arrive pas à cueillir et transformer toute la production des 137 arbres de son verger haute-tige, il en laisse le surplus à ses animaux. «C'est de l'économie circulaire», résume-t-il.
Mais Christof Bühler ne peut pas assumer toutes ces tâches seul.
On ne peut que constater le déclin
Les parents de Christof Bühler l'aident sur l'exploitation. Ils continuent d'habiter à la ferme. C'est pourquoi, ce matin-là, le père de l'agriculteur passe faire un tour. Il raconte:
Il avait alors 16 vaches, 12 truies reproductrices et 500 poules pondeuses. Mais au fil des années, le père Bühler s'est vu contraint de réduire toujours davantage la voilure.
Dans les années 1990, il a dû abandonner les poules pondeuses. En 2017, il a arrêté les cochons. Et quand son fils a repris l'exploitation en 2023, celui-ci a mis fin à la production laitière. Toujours pour la même raison. A cette échelle, ce n'était plus rentable économiquement. Le père Bühler résume:
La révolution des années 1990
Dans les années 1990, de nombreuses exploitations agricoles ont connu le même sort que la ferme Tannhüsern. La politique a alors complètement réorganisé sa stratégie agricole. L'une des raisons de ce changement de système tenait aux attentes croissantes envers l'agriculture. Les paysans ne devaient plus seulement garantir l'approvisionnement alimentaire du pays. Ils devaient désormais aussi produire de manière écologique et respectueuse des animaux.
La nouvelle politique agricole a renoncé à garantir les prix et l'écoulement pour les denrées produites. A la place, le Conseil fédéral et le Parlement ont introduit les paiements directs. Pour les denrées alimentaires, c'est la demande qui déterminait désormais les prix. Via ces paiements directs, l'Etat rémunère les prestations que les agriculteurs doivent fournir dans l'intérêt de la société, comme le bien-être animal, les prestations écologiques ou l'entretien du paysage cultivé.
«Dans les régions de montagne, cette part est plus élevée. Dans les régions de plaine, elle est un peu plus faible.»
Le type d'exploitation joue lui aussi un rôle déterminant dans l'importance de cette part: «Pour les exploitations maraîchères intensives, les paiements directs ne représentent que quelques pourcents du chiffre d'affaires. Pour les exploitations bio extensives en montagne, cette part est bien plus élevée.»
L'ensemble devait ainsi garantir aux agriculteurs un revenu suffisant pour vivre. Les exploitations devaient dans le même temps être incitées à évoluer, à gagner en efficacité, à devenir plus compétitives.
«Grandir ou disparaître»
Cela s'est effectivement produit, avec deux effets secondaires. Depuis les années 1990, on a observé que la taille moyenne des exploitations agricoles augmentait. D'autre part, leur nombre ne cessait de diminuer.
«Grandir ou disparaître», ironise Christof Bühler. Pas seulement en regardant le passé, mais également l'avenir. Car la nouvelle politique agricole 2030+ (PA30+) va une fois de plus accroître la pression sur les petites exploitations et celles à titre accessoire.
La PA30+ va-t-elle encore tout changer?
En février dernier, le conseiller fédéral chargé du dossier, Guy Parmelin, a communiqué les premiers détails du PA30+. Son objectif est de rendre l'agriculture suisse «plus efficiente et plus durable».
Actuellement, les exploitations agricoles à partir de 0,2 UMOS ont droit aux paiements directs. Pour la PA30+, il est désormais question de relever ce seuil minimal à 0,5 UMOS dans les zones de plaine et de coteau. Avec ce changement, au total 2100 petites exploitations ne toucheraient plus de paiements directs. L'Association suisse des petits paysans dénonce une réforme qui menacerait leur existence.
Classée «1 UMOS», l'exploitation de Christof Bühler ne serait pas directement touchée par ce changement. L'évolution du dossier l'inquiète tout de même. A partir de 2030, d'autres changements sont en effet prévus.
Paiements directs: des critères durcis
Si, par exemple, une jeune agricultrice reprenait une exploitation, elle devrait pouvoir justifier d'un apprentissage de trois ans sanctionné par un CFC, sans quoi elle n'aurait plus droit aux paiements directs. Une attestation de formation professionnelle ou un cours pour activité accessoire, suffisants jusqu'ici, ne le seront plus.
Si cette mesure était entrée en vigueur en 2023, Christof Bühler n'aurait pas pu reprendre la ferme de ses parents. Le paysan vient en réalité du monde de la culture, où il a travaillé pendant des années comme scénographe. Il a repris l'exploitation à 35 ans car ses parents auraient dû la vendre. Les Bühler auraient alors perdu les terres et la maison familiale, en leur possession depuis 1790.
«De leur point de vue, nous bloquons des terres»
Une grande exploitation aurait alors sûrement repris la ferme. Car c'est précisément la stratégie du Conseil fédéral, selon Christof Bühler:
Cette impression pourrait bien être fondée. Interrogé par le Tages-Anzeiger, l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG) a indiqué que l'«activité principale» des exploitations accessoires n'étaient simplement pas de l'agriculture, «raison pour laquelle leur gestion tend à être aussi peu professionnelle». Si des exploitations plus grandes reprenaient leurs terres, celles-ci pourraient être «exploitées de manière plus rationnelle».
Chargé de cours en politique et marchés agricoles, Hansjürg Jäger ne partage toutefois pas cette conclusion:
L'agriculture du futur
Selon Hansjürg Jäger, l’agriculture est la principale raison pour laquelle la Suisse possède une biodiversité aussi riche. Elle maintient ouverts des espaces qui, sans cela, seraient progressivement reconquis par la forêt. Il faut néanmoins partir d’un constat fondamental: «Plus une exploitation cultive ses terres de manière intensive, plus la biodiversité est mise sous pression.»
Christof Bühler partage ce constat. Il conduit watson à travers une prairie. Les grillons stridulent tandis que papillons, coléoptères et abeilles s’envolent à chacun de ses pas. Il explique:
Son exploitation se trouve dans ce que l’on appelle la zone des collines, les grosses machines ne peuvent pas y circuler. Autour de sa ferme, il fauche à la faux de petites parcelles et donne l’herbe à ses cochons. Mais Christof Bühler n’a pas les moyens de faire régulièrement de même sur les grandes parcelles de son domaine. Il laisse donc ces surfaces à la nature.
Une situation gagnant-gagnant. Il a moins de travail et reçoit en plus des paiements directs pour sa contribution à la biodiversité. Une telle pratique serait inconcevable dans une grande exploitation contrainte d’utiliser chaque parcelle avec une efficacité maximale pour produire de manière rationnelle.
Selon Hansjürg Jäger, la politique agricole suisse prend pour modèles des pays comme les Etats-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne et la France. Son objectif est de rendre l’agriculture suisse plus compétitive pour qu’elle ne perde pas pied sur les marchés mondiaux.
Les limites de l'agriculture suisse
Dans les faits, la Suisse n’est cependant pas en mesure de réunir les conditions nécessaires à une agriculture aussi compétitive que celle de ces pays. Son paysage est trop vallonné, les parcelles sont trop petites et les périodes de récolte trop courtes pour rentabiliser de grosses machines. La ferme de Bühler en est le parfait exemple.
Christof Bühler ne comprend donc pas pourquoi le Conseil fédéral souhaite malgré tout miser davantage sur les grandes exploitations. Il se demande avec inquiétude si des fermes comme la sienne existeront encore à l’avenir. Et il pose cette question:
Selon Hansjürg Jäger, le Conseil fédéral est confronté à un dilemme qu’il ne parvient pas à résoudre de manière satisfaisante:
En bref, grandir ou disparaître. Avec la PA30+, la politique poursuit la voie dans laquelle elle s’est engagée dans les années 1990.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
