«Vous allez le sentir»: on a visité une forêt romande ravagée par le feu
Des mégafeux en Gironde, des flammes de plusieurs dizaines de mètres à Paros, en Grèce. La sécheresse donne des sueurs froides aux autorités à travers l'Europe. Si l'incendie de Loèche, en 2003, reste dans les mémoires le plus documenté, celui du Bois de la Glaive (ou la Glaivaz), dans le canton de Vaud, n'en demeure pas moins marquant. Sur les hauts d'Ollon, une quinzaine d'hectares sont partis en fumée ce terrible 18 mars 1997. Il était 18h30 lorsque les flammes ont dévoré les arbres d'un sentier particulier, surnommé «le sentier de la Provence».
Aujourd'hui, avec ses 80 hectares, dont la moitié forme une réserve forestière naturelle, le Bois de la Glaive s'impose comme un sanctuaire de biodiversité, la plus vaste pinède que compte le canton de Vaud. Une villageoise croisée dans les rues d'Ollon raconte:
Elle dit sa surprise devant la manière dont la végétation a repris ses droits. Quant à l'origine du sinistre: «On dit que c'est un mégot de cigarette», glisse-t-elle, comme on répète une rumeur qui a fini par se transformer en vérité locale.
L'incendie a laissé une empreinte durable dans la mémoire du Chablais. Des flammes de plus de 15 mètres ont dévoré un versant escarpé, dans un spectacle que certains ont comparé, sur le moment, à un avant-goût de l'Apocalypse.
C'est dans ce même village d'Ollon que nous avons rendez-vous, jeudi 30 juillet, avec Diane Morattel, inspectrice des forêts à la Direction générale de l’environnement (DGE), à l'Etat de Vaud. D'emblée elle nous explique que le Bois de la Glaive est une forêt dite «de protection», qui préserve les habitations et les infrastructures.
En 1997, l'incendie avait fortement endommagé la faune, la flore et les écosystèmes du secteur. Une fragilisation qui a favorisé, deux ans plus tard, le glissement de terrain survenu le 21 février 1999, expose Diane Morattel. Une masse de 10 000 à 20 000 m³ de terre s'est alors mise en mouvement. En cause, selon les documents communaux: la perte de cohésion des sols, liée à la destruction par le feu de la matière organique qui, normalement, retient l'humidité et structure le terrain.
Pour le prouver, elle nous montre les stigmates d'un glissement de terrain récent, en janvier 2021, puis le filet de protection installé pour contenir le terrain — un dispositif à 140 000 francs, pour un chantier qui, travaux compris, avoisine les 500 000 francs.
La spécialiste précise:
Et de poursuivre:
Poursuivant la visite, notre guide nous explique que les pins sylvestres ont mieux résisté au feu que les feuillus (le chêne, l'hêtre ou l'érable). Sa main se pose sur un tronc qui a survécu à ce jour de 1997: la suie y marque encore l'écorce, 30 ans plus tard. «En très peu de temps, le feu est monté la colline», se remémore-t-elle.
Au milieu de pins âgés de 80 à 150 ans, Diane Morattel nous prévient, avant de traverser le secteur ravagé en mars 1997: «Vous allez le sentir dans votre chair, là où ça a brûlé.» Elle ne se trompe pas: un rideau de chaleur nous saisit en une fraction de seconde, sans même changer de versant ni dévier du sentier. «Je dirais qu'on a pris sept degrés d'un coup.»
Dans ce coin très fréquenté des randonneurs, la chaleur frappe le visage, la sueur perle presque instantanément; il y a comme une frontière thermique qu'on franchit sans prévenir. Diane Morattel balaie du regard les essences qui peuplent l'endroit:
Les cigales chantent. Les écosystèmes, eux, poursuivent leur lente reconquête. Diane Morattel nous a transmis un rapport publié en janvier 2001, rédigé par le biologiste Raymond Delarze. Ses conclusions sont claires: malgré les incertitudes, l'incendie de 1997, pour spectaculaire qu'il ait été, n'a pas eu de conséquences dramatiques sur la flore et la faune de la Glaive.
Aucune espèce n'a disparu avec certitude à cause du feu: celles qui s'étaient un temps éclipsées sont réapparues en un à deux ans, probablement recolonisées depuis les secteurs voisins épargnés par les flammes. Le feu a même favorisé certaines espèces héliophiles — ces organismes qui ont besoin de lumière pour croître — dont l'onosma vaudoise, une plante microendémique propre à la Glaive.
Le regard de Diane Morattel s'attarde sur les arbres: «Dire que ça fait 30 ans... Ça prend du temps. On voit que les vieux pins, grâce à leur écorce, ont mieux survécu que les chênes ou les érables», observe-t-elle, avant d'ajouter: «On voit aussi que tout est jeune.»
Elle désigne l'endroit exact du glissement de 1999:
Un peu plus loin, elle montre un pin qui a mis 15 ans à s'enraciner: «Après le glissement, il n'avait pas les conditions de sol et d'humidité nécessaires pour se développer.»
Diane Morattel pointe les strates herbacées, qu'elle trouve étonnamment vertes: «L'état de la végétation est surprenant, pour une période de sécheresse pareille.» Ici, nous explique-t-elle, la végétation est xérophile: elle prospère justement dans la sécheresse et la chaleur. Et d'ajouter:
Depuis 2011, le secteur du Bois de la Glaive est classé réserve forestière naturelle: un bout de forêt qui se régénère sans intervention humaine. «Quand la nature fait elle-même, cela prend plus de temps», souligne l'inspectrice.
De part et d’autre du sentier, la forêt a été laissée à sa dynamique naturelle. «Mon prédécesseur, Jean-François Huck, et les autorités de l'époque ont voulu voir comment la nature réagissait, et la laisser aller à son rythme.»
Car Diane Morattel se montre plus circonspecte pour l'avenir. Il devient difficile, admet-elle, de se reposer sur l'expérience des décennies passées. «La nature était résiliente. Aujourd'hui, on observe», lâche-t-elle, presque en aparté.
Sur le chemin du retour, la forêt — silencieuse, renaissant de ses cendres d'il y a 30 ans — se laisse balayer par des vents soudains et violents. On croirait presque qu'elle exhale, pour nous signifier, sans un mot, qu'il est temps de la laisser tranquille. Alors on s'éclipse et laissons la nature faire son oeuvre.
