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Présidentielle 2022

Comment les complotistes pourraient déstabiliser l'élection française

Sur les plateformes alternatives, les comptes dénonçant censure et complots en lien avec la crise sanitaire se multiplient. La France craint un impact sur sa présidentielle d'avril.
09.01.2022, 12:5309.01.2022, 14:36
Noah Moulinet / slate
Un article de Slate
Slate

Antoine* en est certain: la politique sanitaire du gouvernement, pass sanitaire inclus, ne servirait qu'à installer «une dictature mondiale numérique où l'intelligence artificielle dominerait l'humain». Le jeune homme est un habitué du canal Telegram Le Grand Réveil, qui compte plus de 100 000 abonnés. La dizaine de posts publiés chaque jour via cette messagerie cryptée génèrent chacun plusieurs centaines de réactions.

Le 17 décembre dernier, l'un des administrateurs a partagé un article de presse régionale relatant le décès brutal d'un enfant de 8 ans à la suite d'un malaise cardiaque, et a fait immédiatement le lien avec le vaccin contre le Covid-19. «Peut-être était-il l'un de ces enfants à risques pour lesquels la vaccination est ouverte depuis le 15 décembre. Peut-être aussi est-ce à cause du port prolongé du masque... Peut-être pas.» Les réactions ne se sont pas fait attendre: «Pauvre gamin, ça y est ça commence», «quelle horreur», ou même «tuez ses connards de parents».

««Ces réseaux sont très durs à modérer», commente Julien Giry, politologue et chercheur à l'université de Tours au sein du programme Vijie (Vérification de l'information dans le journalisme, sur internet et l'espace public). «Du fait de cette absence de modération, la parole s'y extrémise de plus en plus.»

Les réseaux sociaux sont plus durs avec les complotistes

Du côté des réseaux sociaux traditionnels comme Facebook et Instagram, les choses sont différentes. Selon Tristan Mendès France, spécialiste des cultures numériques et de l'extrémisme en ligne:

«Sur les dernières années, les grandes plateformes sociales se sont focalisées sur la désinformation sanitaire et ont 'déplateformé', c'est-à-dire banni, nombre de comptes complotistes.»

Telegram, la plateforme alternative pour complotistes

Plusieurs adeptes de ces sphères ont alors basculé sur des plateformes alternatives comme Telegram. «La fréquence de publication y est très élevée, les échanges créent une plus forte sensation communautaire», analyse Tristan Mendès France. Sur son compte Instagram, Le Grand Réveil redirige ainsi régulièrement ses abonnés sur le service de messagerie cryptée, présentée comme la «seule alternative libre et non censurée aux réseaux sociaux».

Une publication partagée par Le Grand Réveil.
Une publication partagée par Le Grand Réveil.source: instagram

Le vidéaste conspirationniste Silvano Trotta est également à la tête d'un canal Telegram influent suivi par près de 130 000 personnes. Il y diffuse plusieurs dizaines de messages par jour, relayant des théories douteuses liées au Covid-19, mais aussi des thèses conspirationnistes plus larges sur, par exemple, l'existence d'un «Etat profond» - de l'expression américaine «Deep State», désignant une célèbre théorie conspirationniste selon laquelle, au sein d'un
Etat, une hiérarchie parallèle ou une entité informelle détiendrait secrètement le vrai pouvoir.

Dans les commentaires, les participants approuvent en grande majorité ces messages. «Si vous faites l'effort de rejoindre ces canaux, c'est que vous êtes déjà bien avancé dans la radicalisation. Il y a une démarche proactive», estime Julien Giry. Le politologue distingue deux types de publics propices à rejoindre ces groupes:

  • D'abord, ceux déjà familiers des théories complotistes. Pour eux, le Covid-19 ne serait qu'une preuve supplémentaire de la domination des élites mondiales.
  • De l'autre côté, on trouve des personnes pour qui la pandémie a été une «porte d'entrée» vers ces idées et qui se coupent peu à peu des médias traditionnels.

Les complotistes attaquent en masse les médias et institutions

Au-delà du fait qu'ils diffusent ce qu'ils considèrent comme de «vraies informations», ces groupes sur Telegram sont également à l'origine de raids numériques.

«Les sondages en ligne sur les sites des médias traditionnels sont particulièrement visés»
Thomas Huchon, journaliste d'investigation spécialisé dans les théories complotistes

D'autres modes d'action sont aussi plébiscités par ces sphères. Mi-décembre, alors que l'hôpital de Valenciennes avait publié sur sa page Facebook un message pour informer de l'ouverture de la vaccination au 5-11 ans, précisant qu'un Père Noël serait présent, les équipes du Grand Réveil ont appelé leurs abonnés à «inonder la publication immonde de l'hôpital collabo de Valenciennes». La publication cumule aujourd'hui près de 5000 commentaires haineux:

«C'est à vomir»
«Les collabos finissent toujours par payer la note, vivement que l'on vous rase en place publique»

Des actions ont eu lieu en Suisse, rappelez-vous 👇

La rhétorique relative à la Seconde Guerre mondiale et aux «collaborateurs» est particulièrement utilisée dans l'ensemble des groupes Telegram étudiés. Les propos antisémites et homophobes sont aussi monnaie courante.

De son côté, Mickaël Vendetta avait déclaré sur son canal Telegram dédié, depuis supprimé: «Beaucoup de sionistes dans les postes-clés en France, et des homosexuels [...] si tu es sioniste ou homo, tu as plus de chance de réussir dans les postes-clés [...] Sachez-le, les vrais sectaires ce sont les sionistes et les homosexuels.» Le tout, approuvé par les commentaires de nombreux fans. Récemment, l'ancienne star de télé-réalité a fait son retour sur Instagram. Dans une story sous forme de sondage, l'ex-vedette demandait à ses abonnés s'ils «aimaient bien Philippe de Villiers» ou encore s'ils trouvaient qu'Eric Zemmour avait été «diabolisé à tort par les médias».

Le complotisme inscrit dans la campagne présidentielle française

Aussi, sur son canal Telegram, Silvano Trotta lance régulièrement des débats sur la prochaine élection présidentielle française (elle aura lieu en avril prochain), incitant ses partisans à se rendre aux urnes, mais sans donner pour l'heure de consigne de vote. «Traditionnellement, les complotistes sont abstentionnistes et refusent que les élections servent à quelque chose», analyse Thomas Huchon.

«Mais on peut se demander comment ces électeurs vont réagir lorsque des candidats utiliseront leurs arguments. Celui ou celle qui saura le mieux le faire pourrait bien gagner les élections?»

Antoine, fidèle du canal du Grand Réveil, a son idée sur la question. «Le vote tel qu'il est organisé est un outil de mise en esclavage. Les dés sont pipés, vous aurez un second tour qui opposera Valérie Pécresse et Eric Zemmour, puis Valérie Pécresse sera élue. Jacques Attali a déjà tout décidé.»

L'impact des complotistes sur l'élection est-il réel?

Si certains participants approuvent et confient ne pas souhaiter voter, d'autres ont déjà fait leur choix. Les noms de Florian Philippot, François Asselineau, mais aussi d'Eric Zemmour reviennent en boucle. De là à peser considérablement dans les urnes? Rudy Reichstadt, fondateur de l'Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot, affirme que «tout cela a un impact», sans être certain, loin s'en faut, d'une «influence significative sur le scrutin». Le directeur du site Conspiracy Watch s'interroge davantage sur les suites de l'élection:

«Ma grande question serait de savoir si l'on va voir, en France, une réédition de ce qu'il s'est passé lors de l'élection de Joe Biden, c'est-à-dire une fraction de l'opinion publique persuadée que l'élection a été volée, qu'il y a eu des fraudes. En clair, une remise en question de la légitimité du vainqueur.»

Quelles sont les solutions mises en place en France?

Pour apporter une réponse à ces problématiques, le président français Emmanuel Macron, a annoncé, en septembre dernier, la création d'une commission chargée d'établir un rapport sur l'éducation, la régulation, la lutte contre les «diffuseurs de haine» et la désinformation. Dirigé par le sociologue Gérald Bronner, le groupe de travail compte quatorze experts dans ses rangs, dont Rudy Reichstadt. «Nous avons abordé au sein de la commission les plateformes, dont Telegram, dans toutes leurs dimensions», confie-t-il. Julien Giry estime quant à lui avoir l'impression «qu'il y a surtout beaucoup de communication politique autour de cette commission». Pour Thomas Huchon, un axe serait à privilégier:

«Les plateformes disent qu'elles sont seulement des tuyaux, mais il s'agit bien de médias à part entière. Il faut donc les obliger à accepter leurs responsabilités, et à mieux réguler ce qu'elles diffusent.»

Les conclusions de la commission Bronner devraient être rendues en ce début du mois de janvier.

(*prénom d'emprunt)

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

Aucun rapport, mais c'est une drôle d'histoire...

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