La Palme d'or de Cannes veut vous bousculer
Chaque année, le lauréat du prestigieux festival de Cannes se dévoile en salle, attendu de pied ferme par la communauté des cinéphiles. Cette année, le Roumain Cristian Mungiu est à l'honneur, devenu presque un habitué des marches puisque celui-ci fait partie des dix cinéastes ayant remporté deux Palmes d'or, pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007 puis pour Fjord en 2026.
Fjord suit les Gheorghiu, une famille pieuse membre d’une église évangélique conservatrice qui s'est récemment installée dans une commune isolée de Norvège où tout le monde se connaît. Dans ce petit village portuaire au bout d'un fjord, Mihai Gheorghiu (Sebastien Stan) et sa femme Lisbet (Renate Reinsve) se lient rapidement d'amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes.
A la suite de la découverte d’ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée de la famille, les services sociaux commencent à s’intéresser à l’éducation traditionnelle donnée aux enfants, qui pourrait être à l’origine de ces blessures. Rapidement, l’affaire prend des proportions considérables: les services de protection de l’enfance retirent les enfants à leurs parents, y compris leur bébé, le temps de mener leur enquête.
D'après une histoire vraie
Ce scénario s’inspire d’un fait réel qui avait fait grand bruit en Norvège et en Roumanie lorsqu’en 2015: des parents se sont vu retirer la garde de leurs cinq enfants par les services sociaux norvégiens. Marius et Ruth Bodnariu, un couple roumano-norvégien de confession pentecôtiste, avaient été accusés de violences envers leurs enfants, des faits qui, en Norvège, peuvent notamment inclure une fessée ou une simple tape.
En effet, dans ce pays scandinave, tout châtiment corporel est interdit par la loi et le Barnevernet, le service norvégien de protection de l’enfance, peut séparer des enfants de leurs parents, parfois sans préavis, dès lors qu’un danger est soupçonné. Les familles immigrées, dont les pratiques éducatives peuvent être plus strictes, sont particulièrement concernées, ce qui a valu à cette agence publique de nombreuses critiques.
Interroger les limites de notre propre morale
Face à ce récit qui oppose deux visions du monde, Fjord tente, sans porter de jugement trop appuyé, d’interroger la boussole morale propre à chacun ainsi que les limites de la tolérance. Un choc des idéologies qui se transforme en invitation à confronter les points de vue en ne cherchant pas à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
Le film ne s’intéresse pas tant à la violence des parents, qui reconnaissent avoir fessé leur progéniture, qu’à la légitimité d’arracher des enfants à leur famille sans tenir compte de leur origine culturelle, une pratique qui pourrait aussi être perçue comme une forme de xénophobie, selon les points de vue.
Avec ce récit de vie, Cristian Mungiu renvoie dos à dos les camps du bien et du mal, chacun confronté à ses propres contradictions. Une approche qui fait écho à la montée des extrêmes dans notre société et des polémiques opposant laïcité et codes dogmatiques.
Le cinéaste primé cultive ici une ambiguïté qui lui permet d’échapper aux étiquettes, qu’elles soient «réactionnaire» ou «woke», en refusant de prendre clairement parti. A une époque où tout le monde semble avoir un avis tranché sur tout, cette absence de prise de position apparait presque surprenante.
L'humain avant le système
Si, sur le plan idéologique, le long-métrage garde ses distances, l’écriture et la caméra du cinéaste roumain adoptent inévitablement un point de vue, ce qui distingue sa fiction d’un documentaire. C’est plutôt du côté des personnages que le film choisit d’orienter son regard: les victimes d’une société qui, sous couvert de progressisme, applique les règles dans l’intérêt supposé des enfants, même lorsque celles-ci s’avèrent extrêmes dans leur mise en œuvre.
Il y a quelque chose de véritablement déchirant à voir des parents, aussi imparfaits soient-ils, se faire arracher leurs enfants par une institution qui juge leur mode de vie. L’acteur roumano-américain Sebastian Stan (The Apprentice), qui joue pour la première fois dans sa langue natale, et la Norvégienne Renate Reinsve (Backrooms) sont évidemment remarquables dans leur interprétation de ces parents livrés à ce qui leur apparaît comme une terrible injustice, tout en restant incapables de se remettre en question.
Face à eux, puisque le film lorgne du côté du film de procès, les représentants des institutions qui les accablent apparaissent presque caricaturaux, tant ils se montrent froids et implacables. Si le cinéaste se défend de prendre parti, on peut néanmoins supposer qu’il cherche avant tout à dénoncer une forme de violence institutionnelle plutôt que culturelle.
C’est de toute façon au spectateur de décider ce qui lui paraît juste ou non, selon ses propres nuances, et c’est bien là tout l’intérêt de Fjord: nous bousculer, à défaut de nous bouleverser dans son incapacité à se mouiller.
«Fjord» de Cristian Mungiu est sorti au cinéma le 19 août 2025. Durée: 146 minutes.
