La fille de Stanley Kubrick démonte ce complot qui fascine depuis 27 ans
Stanley Kubrick a-t-il disparu en laissant derrière lui une version encore plus dérangeante du déjà très dérangeant Eyes Wide Shut? Depuis des années, une théorie affirme que vingt minutes auraient mystérieusement disparu après la mort du célèbre réalisateur et que l'ultime film de Stanley Kubrick n’est donc pas exactement celui que le réalisateur souhaitait laisser derrière lui.
Vingt-sept ans plus tard, Vivian Kubrick, la fille du cinéaste, a décidé de s’attaquer elle-même au mystère. «C’est sans doute le moment idéal pour enfin aborder la question des 20 minutes disparues d’Eyes Wide Shut», écrit la sexagénaire dans une longue déclaration publiée sur X.
Et sa conclusion risque de décevoir les amateurs de conspirations:
Il faut dire que la chronologie entourant Eyes Wide Shut constitue un terreau particulièrement fertile. Le 1er mars 1999, Stanley Kubrick remet une version de son film à Warner Bros., visionnée notamment par les dirigeants du studio ainsi que ses deux vedettes, Tom Cruise et Nicole Kidman. Six jours plus tard, le 7 mars, le réalisateur meurt d’une crise cardiaque à 70 ans. Eyes Wide Shut ne sortira que plusieurs mois après sa disparition.
Que s’est-il passé entre-temps? C’est dans ce vide que s’est engouffrée toute une mythologie. La théorie des «vingt minutes disparues» s’est notamment retrouvée mêlée, avec les années, aux révélations concernant Jeffrey Epstein. Selon certaines variantes, Stanley Kubrick aurait voulu dénoncer à travers son film l’existence de vastes réseaux sexuels impliquant de puissantes personnalités – voire aurait eu connaissance de crimes comparables à ceux du financier pédophile.
Une fille «livrée à une secte pédophile»
La théorie a connu un nouvel essor en 2024, lorsque le scénariste Roger Avary, qui se présente comme un «disciple de Kubrick», est venu raconter sa propre version sur le podcast de Joe Rogan. Selon lui, la véritable conclusion du film aurait été nettement plus sinistre que celle que nous connaissons. Dans la version sortie en salles, Bill et Alice Harford, incarnés par Tom Cruise et Nicole Kidman, se promènent dans un magasin de jouets avec leur fille avant qu’Alice ne prononce le fameux dernier mot du film: «Fuck».
Selon Roger Avary, Stlanley Kubrick avait initialement prévu autre chose: les parents auraient en réalité livré leur fille à une «secte pédophile». «Voilà ce qui se passe à la fin du film», affirme-t-il catégoriquement à Joe Rogan.
L'intéressé assure également que Stanley Kubrick aurait dû se battre pour conserver cette conclusion face à ceux qui souhaitaient la supprimer. Puis il souligne la chronologie troublante: le cinéaste remet son montage et «meurt quatre jours plus tard».
Plusieurs démentis
Problème: les personnes qui travaillaient directement sur Eyes Wide Shut racontent une tout autre histoire. Nigel Galt, l’un des monteurs du film, a catégoriquement démenti que des scènes aient été supprimées après la mort du réalisateur. Leon Vitali, assistant personnel et proche collaborateur de Kubrick, avait lui aussi affirmé que le cinéaste «avait finalisé son montage».
Vivian Kubrick va aujourd’hui dans le même sens, tout en apportant des précisions particulièrement intéressantes sur la manière de travailler de son père. Stanley Kubrick avait en effet une habitude radicale: une fois ses films terminés, il faisait incinérer les chutes. Le but était précisément d’empêcher les studios de récupérer ces images pour fabriquer ultérieurement un autre montage de ses œuvres.
Concernant Eyes Wide Shut, sa fille explique que le montage image était «verrouillé» lorsque son père est mort. Le travail de postproduction n’était pas totalement achevé: le mixage sonore définitif et certains éléments musicaux devaient notamment encore être terminés.
Mais Vivian Kubrick n’a connaissance que d’une seule modification réclamée par Warner Bros.: l’ajout de silhouettes générées par ordinateur pour cacher certains actes sexuels durant la célèbre scène de l’orgie et permettre au film d’obtenir la classification «R» aux Etats-Unis. «Je n’ai jamais entendu dire que des plans ou des scènes avaient été supprimés», insiste-t-elle.
Vivian Kubrick se garde cependant d’affirmer ce qu’elle ne peut pas démontrer. Au moment de la mort de son père, elle vivait à Los Angeles et travaillait sur la musique d’un autre film. Elle s’était rendue en Angleterre pour les funérailles avant de repartir dès le lendemain de l’enterrement. Elle reconnaît donc qu’elle ignore ce qui a pu se passer durant la trentaine d’heures ayant immédiatement suivi son décès.
Quant à l’absence actuelle d’images correspondant aux fameuses vingt minutes, elle ne constitue pas une preuve absolue. «Nous étions en 1999. Eyes Wide Shut avait certes été monté sur Avid, mais les fichiers utilisés étaient de simples transferts vidéo en définition standard des rushes, et non les archives numériques en haute définition auxquelles nous sommes habitués aujourd’hui», affirme Vivian Kubrick, qui dit ignorer si ces fichiers existent encore.
Les rushes 35 mm et le négatif original des prises écartées ont, eux, fini par être incinérés. En clair: s’il existait réellement un montage alternatif de vingt minutes, il n’est pas forcément aberrant qu’aucune copie n’en ait survécu. Mais, prévient-elle, l’argument fonctionne aussi dans l’autre sens.
Une Kubrick contre les complotistes
Il y a enfin une certaine ironie à voir Vivian Kubrick prendre aujourd’hui les armes contre cette théorie. La fille du réalisateur possède elle-même une longue histoire avec les milieux conspirationnistes. En 2021, le Daily Beast lui consacrait un portrait particulièrement critique, l’accusant de promouvoir des théories du complot et une idéologie d’extrême droite.
Son parcours avait déjà provoqué une rupture spectaculaire avec sa famille, lorsque Vivian Kubrick a rejoint l’Eglise de Scientologie. En 2010, sa mère Christiane Kubrick confiait au Guardian avoir «perdu» sa fille.
Cette fois, pourtant, c’est elle qui appelle à calmer les ardeurs des amateurs de théories farfelues. Dans son message, elle interpelle directement Joe Rogan et accompagne sa publication de références à Jeffrey Epstein, au trafic sexuel, aux dossiers Epstein et à «#EliteAbuse». Et sa conclusion est sans ambiguïté.
«Tant que des preuves substantielles n’auront pas émergé», écrit Vivian Kubrick, l’histoire selon laquelle vingt minutes auraient été retirées d’Eyes Wide Shut après la mort de son père doit être considérée comme «une véritable théorie du complot, et non un fait établi». Elle ajoute une dernière conviction:
«Une fois dissipé le brouillard de la douleur, je me suis personnellement et étroitement impliquée dans la protection de l’œuvre de mon père, et j’ai pris cette responsabilité extrêmement au sérieux», conclut-elle.
Vingt-sept ans plus tard, le mystère n’est donc pas mathématiquement résolu. Mais ceux qui veulent continuer à croire aux vingt minutes interdites de Stanley Kubrick ont désormais un problème supplémentaire: même sa fille, une complotiste notoire, n'adhère pas à cette théorie-là. (mbr)
