Arrêtez avec ce fléau qui gâche les concerts
Quinze mille personnes se sont réunies dimanche 22 mars au Hallenstadion de Zurich pour assister au concert de la chanteuse espagnole Rosalía, dans le cadre de sa tournée mondiale Lux Tour. Un show iconique, magistral, inspirant que l'on n'oubliera pas de sitôt.
C'est dans la fosse que j'assiste à l'événement, avec l'envie de m'imprégner de l'énergie de la foule, de chanter à tue-tête, de sauter, de danser. Quarante-cinq minutes avant le début des festivités, l'exercice d'équilibriste commence: trouver la meilleure place. Les gens assis par terre se lèvent, le public avance en groupe. Yes, la distance qui me rapproche de la scène s'amenuise. Cela ne fait aucun doute: je verrai beaucoup mieux. Foutaises!
Lâche ce téléphone!
En effet, j'ai encore naïvement tendance à penser – à l'ère des téléphones portables et des réseaux sociaux – que l'unique façon de bien voir, c'est d'être le plus proche possible et d'éviter de se mettre derrière quelqu'un qui mesure deux têtes de plus. Rappelons que je suis petite et donc évidemment prête à avoir la vue bouchée. C'est le jeu. Je serais allée dans les gradins du Hallenstadion si j'en avais voulu autrement.
Pleine d'espoir et fière de la place que j'ai réussi à avoir, j'oublie par conséquent que, dès que le premier morceau résonnera dans l'enceinte du lieu, les gens sortiront en masse leurs smartphones. Le fléau a encore frappé et Rosalía n'y a pas échappé.
Résultat? Difficile d'apercevoir la scène même sur la pointe des pieds parce que, spoiler, un bras, c'est long! Ironie de l'histoire: ce n'est pas le Monsieur d'un mètre nonante qui m'a empêché de poser mes yeux sur l'artiste espagnole, mais la Madame juste devant qui a littéralement tout filmé. Quant à ses confrères qui se sont improvisés vidéastes amateurs le temps d'un show, ils ont réduit la visibilité des écrans géants installés sur les côtés et me donnaient envie de leur hurler:
Vous faites quoi avec ces vidéos?
A cet agacement profond s'ajoute une question: vous faites quoi avec toutes ces vidéos? Certes, moi aussi, je prends une ou deux photos pour me souvenir du moment. D'ailleurs, j'essaie de le faire entre deux chansons, parce qu'il est hors de question de louper les premières notes d'un morceau. Mais filmer tout un concert? Ce besoin est difficilement compréhensible. Admettons que le but soit de montrer les images à ses proches: un cliché suffit.
Le reste – les émotions, le vécu, l'ambiance – se racontent. Quant à la publication sur les réseaux sociaux, il n'est pas nécessaire de poster à outrance. Et puis, est-il réellement plus gratifiant de partager dix vidéos de la prestation de Rosalía sur TikTok que de profiter de l'instant présent?
Cette nouvelle réalité, qui rappelle les pires épisodes de Black Mirror, devient de plus en plus dérangeante. Surtout parce qu'elle empêche bon nombre de personnes de simplement voir l'artiste pour lequel ils ont payé. La liberté des uns s'arrête où commence celle des autres, n'est-ce pas? Je me demande s'il ne faudrait pas interdire la prise de photo, comme c'est le cas devant certaines œuvres d'art. En 2026, il en va du bien-être du public et de la qualité de l'expérience. Promis, les souvenirs restent gravés. Même si certains l'ont probablement oublié.
