Voir Rosalía en concert et mourir
Il y a quelques semaines, l’acteur Timothée Chalamet créait la polémique en affirmant que «plus personne n’avait rien à faire de l’opéra et du ballet». S’il y a bien une artiste capable de prouver le contraire, c’est Rosalía.
La chanteuse catalane a donné un concert ce dimanche au Hallenstadion de Zurich, dans le cadre de sa tournée Lux, qui accompagne la sortie de son dernier album éponyme, transformant cet espace austère en un opéra contemporain.
Affichant complet, la plus grande salle de concert de Suisse a été investie par de nombreux Espagnols, ainsi que par un public respectant un dress code très strict: près de la moitié des 15 000 spectateurs étaient vêtus de blanc et s'étaient voilés de dentelle sur la tête, en référence à la pochette de l’album sur laquelle Rosalía apparaît en nonne.
Cet album, intitulé Lux, soit «lumière» en latin, est une œuvre singulière dans le paysage de la musique dite «mainstream», tant il brise les frontières au point d’en devenir inclassable. En 2022, son troisième album, Motomami qui lui a notamment valu deux Grammy Awards, a marqué un tournant, consacrant la chanteuse comme une véritable artiste, au sens le plus pur du terme: émancipée de l’industrie et libre de créer selon ses propres règles.
C'est donc affranchie de toute contrainte artistique que Rosalía pousse encore plus loin sa démarche. Celle qui s’est fait connaître en fusionnant flamenco, pop et reggaeton embrasse ici pleinement ses racines classiques pour proposer une œuvre qui transcende les genres, les époques et la frontière entre culture populaire et élitisme. L’album Lux mêle pop, opéra, musique orchestrale et électronique, et se déploie en treize langues. Il aligne des collaborations inattendues, de Björk à Yves Tumor, en passant par la chanteuse de fado Carminho.
Pensé comme un récit de sacrifice et d’émancipation, inspiré de figures saintes, Lux incarne une audace artistique rare. Une prise de risque payante: l’album est aujourd’hui le plus écouté de l’histoire pour une artiste hispanophone.
L'opéra rock de Rosalìa
L’esprit de cet album s’est incarné sur scène à travers une mise en scène inspirée de l’opéra contemporain, allant jusqu’à projeter les paroles de chaque chanson en sous-titres, traduits selon le pays où se joue le concert. Les Lyonnais et les Parisiens ont ainsi pu suivre l’œuvre dans leur langue lors des dates précédentes, tandis qu’à Zurich, l’allemand s’est logiquement imposé.
D’une durée de deux heures, le spectacle, découpé en quatre actes, regorge de références culturelles, historiques et artistiques. Il s’accompagne d’un véritable orchestre, dirigé à la baguette par la cheffe cubaine Yudania Gómez Heredia. Sur scène, deux escaliers se font face, une lune apparaît au loin, et une ballerine émerge d’une caisse, en justaucorps et tutu. Rosalía déploie alors ses ailes avec la grâce d’un cygne. Le ballet est lancé, les danseurs s’agitent autour d’elle et installent une scénographie avec des mouvement aériens et milimétrés. Derrière ces silhouettes se cache le collectif français (La)Horde, à la tête du Ballet national de Marseille.
Ce premier acte lyrique introduit les morceaux de Lux jusqu’à introduire le très attendu Berghain, qui transforme la salle en rave party géante. S’ensuit un medley de son ère reggaeton, issu de ses précédents albums, toujours accompagné d’une mise en scène impressionnante, notamment grâce à l’usage des caméras avec lesquelles l'artiste joue, et qui retransmettent le concert sur les écrans géants, renforçant l’immersion du public.
Berghain en live, ca ressemble à ça:
Le spectacle se permet également des parenthèses théâtrales, dont un moment particulièrement savoureux où Rosalía incarne la Joconde, immobile dans un cadre doré, entourée de véritables spectateurs grimés en touristes. Elle ira même jusqu’à en inviter une personne dans un confessionnal, où une conversation amusante sur ses déceptions amoureuses est diffusée en direct sur les écrans. Des reprises également, où la chanteuse s’amuse à interpréter des titres qu’elle affectionne, de Thank You de Dido à Can’t Take My Eyes Off You de Frankie Valli, offrant des parenthèses surréalistes à l’ensemble.
La communion
Mais au-delà de ce dispositif spectaculaire — jusqu’à cet immense encensoir fumant qui se balance au-dessus du public — ce qui impressionne le plus reste la proximité de Rosalía avec son audience. Par ses échanges spontanés, qu’il s’agisse de célébrer un anniversaire dans la salle ou d’évoquer son attachement à Zurich après une balade au bord du lac, l’artiste parvient à créer un lien rare, presque intime, avec ses spectateurs.
C'est d'autant plus le cas lorsqu'elle se laisse aller à un bain de foule pour retrouver son orchestre. Rosalia touche ses fans, signe des autographes, les enlace. Il y a une gratitude sincère et un amour inconditionnel pour son audience. Difficile de ne pas le lui rendre.
Dans un ultime acte opératique, Rosalía fait vibrer sa voix une dernière fois, se meut dans un décor mouvant sous une pluie de plumes, à la manière d’un seul-en-scène shakespearien, avant de disparaître dans une chute faisait référence au mythe d’Icare. La visite de son musée personnel s’achève dans le silence. La messe est dite. Pendant quelques minutes, le monde est en paix. Je ne sais pas si Jésus est de retour parmi nous, mais si c’est le cas, il a possiblement pris les traits d’une chanteuse catalane de 33 ans. Le temps d'une soirée.
