Pourquoi les Bezos galèrent à adhérer à ce club exclusif
Fermez les yeux, imaginez... Une pelouse verdoyante taillée au millimètre, l'odeur de l'herbe fraîchement coupée mêlée à celle de l'humidité et de la chaleur des pays tropicaux. Les palmiers ondulant dans la brise tiède. Le «plouf» cristallin d'un plongeon dans la piscine turquoise, auquel répond le «poc!» net des balles de croquet ou de tennis. Un club-house de style méditerranéen offrant une vue imprenable sur la baie de Miami. Des employés vêtus de blanc vous servant un verre de champagne ou un jus d'orange pressé. Un calme olympien. Le luxe.
Ce paradis sur Terre, c'est l'Indian Creek Country Club, situé à quelques kilomètres du cœur de Miami. N'espérez toutefois pas y poser l'orteil un jour: à moins de faire partie du top 1% des grandes fortunes de ce monde ou de connaître personnellement l'un de ses 350 membres triés sur le volet, vous ne risquez guère de goûter aux délices de bon goût de ce lieu exclusif.
Si exclusif que même le troisième homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, et son épouse, l'ancienne journaliste et pilote Lauren Sánchez, galèreraient à y adhérer, selon une enquête du Wall Street Journal. Pas faute pour le fondateur d'Amazon d'avoir déboursé la modique somme d'environ 234 millions de dollars, selon des documents publics, pour plusieurs biens immobiliers sur l'île d'Indian Creek, où se niche le country-club qui porte son nom.
C'est en effet sur cette enclave ultra- privée de 121 hectares, reliée à la terre ferme par un seul et unique pont et protégée par sa propre police privée, que Jeff Bezos s'est offert trois maisons. L'île ne compte qu'une quarantaine de propriétés et parmi ses résidents les plus célèbres, des personnalités influentes, comme l'ancien footballeur Tom Brady, la fille et le gendre du président Trump, Ivanka, et Jared Kushner, ou encore le PDG de Meta, Mark Zuckerberg.
Une adhésion parmi les plus difficiles du monde
Paradoxalement, pour adhérer au country club qui occupe la majeure partie d'Indian Creek, posséder une maison (ou trois) sur l'île la plus jalousement protégée de Miami ne suffit pas. Jeff et Lauren Bezos l'ont appris à leurs dépens. Comme le rapporte le Wall Street Journal, en février dernier, le couple était pourtant l'invité d'honneur de la fête annuelle sur le quai de l'Indian Creek Country Club, où les membres se sont réunis pour rencontrer le célèbre entrepreneur.
Le magnat s'y était rendu dans l'espoir de convaincre les membres du conseil d'administration de l'admettre au sein du club. Mais s'il y a serré quelques pinces, il doit manifestement encore convaincre les membres de longue date: six mois plus tard, Jeff n'a toujours pas reçu d'invitation. Condamné, pour l'instant, à se contenter de savourer la vue sur le parcours de golf depuis l'une de ses propriétés. Sans pouvoir y jouer. Quelle douloureuse impuissance!
Il faut dire que, depuis quelques années, Indian Creek est secouée par une «guerre de classes» qui ébranle d'autres communautés ultra-privilégiées de Floride, à commencer par Palm Beach, à quelques kilomètres: un affrontement entre les nouveaux milliardaires fraîchement arrivés dans la région et la «vieille garde», dont les racines dans la région remontent souvent à plusieurs générations, fermement attachée à ses privilèges quasi aristocratiques.
Non sans horreur, ces vieilles fortunes ont observé les dirigeants des secteurs de la technologie, de la finance et de l'immobilier affluer vers le sud de la Floride, s'accaparer les tables des meilleurs restaurants, les places dans les plus prestigieuses écoles privées et une grande partie des propriétés riveraines les plus recherchées.
Aujourd'hui, cette vieille garde – dont beaucoup sont retraités – oppose ainsi une résistance farouche à ceux qu'elle considère souvent comme des intrus. Gardiens de l'Indian Creek Country Club, ils n'accordent pas l'adhésion à n'importe quel candidat – aussi riche et célèbre soit-il.
'Indian Creek Country Club, dans Page Six
Comme l'explique le WSJ, pour espérer rejoindre l'Indian Creek Country Club, il faut donc se préparer à une lutte acharnée. Un véritable parcours du combattant qui débute par le parrainage de deux membres actuels, ainsi que des lettres de recommandation de cinq autres. Après quoi, les candidats doivent se mêler aux membres pour (tenter de) faire bonne impression, ce qui implique d'assister aux événements du club, de prendre un verre lors des réceptions et de faire illustration de ses compétences au golf.
A cela s'ajoute, naturellement, un droit d'entrée avoisinant le million de dollars et une cotisation annuelle d'environ 44 000 dollars, selon des personnes liées au club.
Pas les seuls à galérer
Que les Bezos se rassurent: si certains nouveaux propriétaires, comme Peter Cancro, fondateur de la chaîne américaine de sandwichs très populaire Jersey Mike's, et la légende de la NFL, Tom Brady, n'ont eu aucune difficulté à intégrer le club, ce n'est de loin pas le cas de tout le monde.
Le quotidien économique cite les exemples de David Solomon, patron de la banque Goldman Sachs, qui a obtenu le statut de membre non sans peine, après qu'un membre a lancé une pétition pour empêcher son adhésion. Quant au chirurgien esthétique de renom, le Dr Aaron Rollins, qui faisait construire à l'époque une maison sur l'île, il s'est lassé après quatre années d'efforts infructueux: il a fini par mettre sa propriété inachevée en vente fin 2018 pour 200 millions de dollars, avant que Mark Zuckerberg ne débourse la somme record de 170 millions de dollars pour acquérir sa forteresse en construction.
Mêmes difficultés du côté d'Ivanka Trump, la fille du président, et de son mari Jared Kushner. Après avoir acquis un terrain de 5100 mètres carrés sur l'enclave en 2020, le couple a tenté d'intégrer son country club grâce à un parrainage. Après un premier refus, l'actuel envoyé pour la paix du gouvernement américain au Moyen-Orient a déployé ses trésors de diplomatie au service de sa communauté d'Indian Creek, en siégeant au conseil d'administration de l'île.
Pendant qu'Ivanka s'attelait de son côté à échanger des balles et à venir à bout des résistances de certaines membres du club, Jared s'appliquait avec habileté à résoudre les problèmes du système d'égouts. Des efforts qui pourraient s'avérer payants, puisque, selon une source proche du dossier, Jared et Ivanka se rapprochent de plus en plus d'une place au sein de ce cercle très fermé.
Des démarches qui pourraient bien inspirer Jeff et Lauren Bezos. Selon une source citée dans Page Six, le magnat d'Amazon et son épouse pilote doivent simplement apprendre à connaître les habitants de leur quartier, réputés pour leur discrétion et n'être pas très enclins aux rencontres spontanées. «Les gens ont besoin de les connaître», affirme l'informateur.
Une perspective plutôt réconfortante: même au pays des milliardaires, l'argent seul ne suffit pas. Il faut parfois apprendre à prendre son mal en patience – et à travailler dur.
