
«Immonde»: le chef Zanoni au cœur d’une polémique culinaire
Tout à gauche, tout à droite, rien au milieu. Les algorithmes détestent le tiède et le mou, la nuance et la pondération. Alors, pour sortir du marécage dense et impitoyable de la création de contenu sur internet, il faut souvent crier, danser, pleurer, rire, aimer, critiquer plus fort que son voisin. Et la guerre qui oppose actuellement deux chouchous de la gastronomie connectée raconte à merveille cette course effrénée à la surenchère.
Un célèbre étoilé d’un côté, un gangster de la critique culinaire de l’autre: Simone Zanoni, célèbre chef italien du très chic George à Paris et «Yann vous cuisine», un créateur de contenu brut de décoffrage aux 160 000 abonnés et aux centaines de millions de vues. Leur ring? Instagram. Quand l’un s’enjaille exagérément pour la moindre pasta carbo en hurlant «bomba atomica», l’autre enchaîne les tacles au genou des prestigieuses adresses gastronomiques qu’il visite, de la capitale à la Côte d’Azur.
Et lors de sa première incursion aussi explosive que vulgaire sur la terrasse du George, en juillet 2024, «Yann vous cuisine» a déclenché une véritable guerre d’égo entre les deux personnalités de la food française.
Le 1er round du clash en vidéo:
Une vidéo qui cumule aujourd’hui 700 000 vues et près de 8000 commentaires pas forcément tous d’accord entre eux. Quand certains applaudissent le courage du hussard des cuisines qui démolit sans formule de politesse les tables hors de prix de Paris, d’autres pointent le manque d’arguments constructifs de celui qui a démarré son compte il y a seulement dix-huit mois, «à la suite d’une rupture amoureuse», selon Le Figaro.
A l’époque, Simone Zanoni, qui n’est pas connu pour être le chef le plus résiliant face à la critique, n’a pas courbé l’échine en silence:
Un an plus tard, «Yann vous cuisine», quadragénaire toujours aussi contondant, populaire et anonyme, fait tendre l’autre joue au roi des pâtes. Arguant vouloir lui offrir une «seconde chance», le critique bourre-pif est allé manger à la Vigie, à Monte-Carlo, dirigé par Zanoni depuis un peu plus de deux mois. Le climat méditerranéen a-t-il assagi la bestiole? Bien sûr que non.
Le 2e round du clash en vidéo:
Dans une énième pluie d’uppercuts plus ou moins gratuits, le critique va méticuleusement assassiner chaque plat qu’on lui glisse sous le nez, malgré une introduction dégainée (presque) en douceur: «C’est un peu cher, mais on est à Monaco, pas à Argenteuil».
Les cacio e pepe froides?
Les rigatonis à la sauce tomate?
La milanese?
La parmigiana?
Le 3e round du clash en vidéo:
L’étoilé italien va évidemment répliquer, dans la foulée et en vidéo. Avec un sourire glacial jusqu’aux oreilles, la star italienne est manifestement en colère: «Petit est fâché. On a fâché le petit », lance-t-il, avant d’affirmer que, depuis le passage de Yann au George, son resto « n’a jamais marché aussi bien, on fait environ mille couverts par semaine ».
Un argument que le critique sans gants utilisera pour railler la propension du chef à aligner les chiffres pour se défendre: «Si les chiffres étaient un gage de qualité, le plus grand chef du monde serait Ronald McDonald».
Alors que, face à ce duel improbable, les internautes se lèchent les babines en commentaires, un troisième round est déjà inscrit à leur agenda respectif. Sur une invitation aussi hypocrite que condescendante de Zanoni, «Yann vous cuisine» ira tester le bistro de son meilleur ennemi au palace La Mamounia de Marrakech, en septembre prochain.
D’ici là, le critique va continuer à écumer et décoiffer les grands bistros de Paris et les fast-casual prétentieux, tout en s’offrant malgré tout quelques expériences alléchantes. Car il y en a. Souvent des troquets à la cuisine et aux tarifs familiaux. Dans le lot, quelques vidéos food sponsorisées et forcément caressantes, parce qu’il faut bien bouffer. Selon Le Figaro, qui l’a récemment rencontré, ce fils de cuisinier doit parfois faire appel à un maquilleur professionnel, car sa photo «finit par circuler» dans le cercle très fermé des tables de luxe, comme celle du groupe Paris Society.
Mais pourquoi est-il aussi méchant?
Ce n’est pas tant un hasard si le concept du bulldozer des beaux quartiers fonctionne. Face aux milliers d’influenceurs food qui encensent des adresses à l’aveugle pour peu qu’on leur glisse deux billets dans la poche arrière, une nouvelle vague de créateurs de contenu envoie voler l’hypocrisie pour atterrir dans un autre panier de crabes, celui de la surenchère négative, de la critique courte et assassine et de la bonne formule très aiguisée.
Et avec ses 160 000 abonnés, «Yann vous cuisine» est désormais craint loin à la ronde. Lorsqu’on l’observe démolir un burger avec un ton nasillard et un smartphone qui tremblote au-dessus de ses victimes, on n’aimerait pas être à la place de l’enseigne Beau (pour ne citer qu’elle).
Il faut avouer que, la plupart du temps, c’est plutôt jubilatoire à regarder, tant le bonhomme ne lâche pas sa proie et aligne les bons mots. Une prouesse de rapace ou de boxeur qui condamne sans doute «Yann vous cuisine» a ne pas décevoir, à savoir calmer ses ardeurs. C’est simple, plus l’adresse qu’il visite est prestigieuse et critiquée, plus les likes et les commentaires pleuvent. Un taux d’engagement qu’il faut sans arrêt alimenter au risque de retourner dans les limbes de l’algorithme.
Yann est-il toujours totalement sincère lorsqu’il considère que toute la carte d’un prestigieux chef est «immangeable» (coucou Thierry Marx)? Sans doute pas, mais au diable la demi-mesure, puisque la formule enchante et agace avec la même férocité.
Pour l’heure, le créateur de contenu goûte aux joies de la gifle verbale et du succès, enchaîne les vidéos et ne compte pas s’enfermer sur Instagram si l’on en croit Le Figaro, qui dévoile qu’il a déjà mangé en tête-à-tête avec (presque) tous les candidats à la mairie de Paris, mais aussi qu’un livre et qu’une émission de télé serait en préparation.
Et si watson l’invitait en Suisse pour qu’il s’abatte sur quelques adresses du coin?
