Ce petit hôtel 5 étoiles a fait de nous des connards
Le plus grand défaut des hôtels 5 étoiles, c’est leur propension à faire de nous des clients pénibles. Comme si tout nous était dû.
Tenez. Nous, après quelques heures passées à l’hôtel Capra de Saas-Fee, on a failli appeler les flics quand l’interrupteur du bassin à bulles a refusé de fonctionner, la hauteur sous plafond du fitness ne nous a pas permis d’effectuer des shoulder press ou quand le spa n’avait toujours pas encore été ouvert à 9h24.
C’est bien simple. Nous étions devenus (encore plus) insupportables, au point de ne plus nous reconnaître dans le miroir (de la salle de bain en pierres nobles, of course).
Alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne de pinailler sur la qualité des puces de lit d’un Formule 1, voilà qu’on se transforme en Miranda Priestly dans Le Diable s’habille en Prada dès qu’on a l’opportunité de fouler un établissement de luxe. Certains diront qu’il s’agit bêtement d’en avoir pour son argent. Sans doute.
Mais cet étrange sentiment qui remonte en chacun de nous à la vitesse d’une aigreur d’estomac post-fondue cache peut-être une origine encore plus sournoise: promesse tacite que tout va se dérouler beaucoup mieux que dans notre misérable existence.
Dans un gîte très étoilé, qui plus est planté dans les Alpes, la réalité disparaît à la même vitesse que le quotidien. La guerre au Moyen-Orient? L’inflation? La lessive? Les primes maladie, le voisin insupportable et les dents de lait du petit dernier? Ils ne sont pas conviés. Même les douleurs aux lombaires sont censées foutre le camp le temps d’un séjour à péter dans la soie.
C’est du moins ce que l’on est venu chercher en quittant la civilisation pressée et polluée de la plaine romande, pour se réfugier, le temps d’une fuite cossue, dans une station où les voitures sont interdites, où le plus haut métro du monde hisse ses voyageurs et où le clip Last Christmas fut autrefois tourné, en 1984.
Ladies & Gentlemen, la «Perle des Alpes», aka Saas-Fee:
Au pied du plus haut sommet entièrement suisse (le Dom, qui culmine à 4545 mètres), c’est un vaste parking obligatoire qui réceptionne les touristes. Rude? Un peu. Mais ce gros tas de béton protège un petit trésor de guerre paix.
A peine nos bagages à l'extérieur du coffre, qu’un groom les attrape, gants aux mains et sourire aux lèvres, pour les transvaser dans la petite voiturette de l’hôtel. Nous ne les reverrons qu’une fois dans l’A14, qui n’est pas une autoroute, mais l’une des 38 chambres du Capra.
Ces drôles de petites carrioles en fer semblent tirées d’un film de Wes Anderson. Silencieuses, nerveuses et nombreuses, elles ont aussi le pouvoir de vous écraser faire sursauter à chaque coin de ruelle enneigée. C’est le prix à payer pour ne pas se casser le nez sur des SUV.
Soyez prévenus, ce petit village valaisan n’est pas la meilleure destination pour les bruyantes virées alcoolisées entre amis, même si l’après-ski ou les pubs ont droit de cité. L’absence de voiture, les bâtisses pittoresques, les enseignes doucement vintage nous plongent dans un calme anachronique qui appelle plus volontiers à la retraite spirituelle qu’à l’enterrement de vie de jeune fille de Corinne.
Mais ce sont surtout les treize (!) sommets de plus 4000 mètres, enneigés toute l’année et encerclant la station, qui force Saas-Fee à se montrer humble. (Tout le contraire de nous.) C’est d’ailleurs dans cette atmosphère ouateuse que The Capra déballe ses munitions. Pour le dire autrement, nous ne sommes vraiment pas à Mar-a-Lago.
Pas de dorures, de lustres ou de marbre en excès. Mais du bois, de la pierre, du cuir, du tweed, quelques peaux de vache. Des œuvres d’art nous dévisagent dans les couloirs, de grandes cheminées réchauffent les fesses. L’éclairage joue à cache-cache. Rien de clinquant. Tout y est soigneusement tamisé. Un chalet dont on a conservé l’histoire, mais à qui l’on a fourgué un excellent styliste.
Et puis, on le sait, les étoiles sont souvent une affaire de taille. Ici, les murs, les matelas, les duvets, les fenêtres, les fauteuils, les tapis, les peignoirs et la carte des vins sont aussi épais que la pièce de bœuf que l’on avalera quelques heures plus tard. Rien à voir avec l’escalope de poulet Prix Garantie qui sue au fond de notre frigo, en attendant notre retour.
Au Capra, c’est ample, mais douillet. Soigné, mais terrestre. Elégant, mais pas trop. En montagne, le luxe a le devoir de rassurer plutôt que d’intimider, car la nature est déjà suffisamment impressionnante pour ne pas avoir à exposer un gros gorille rose pink signé Richard Orlinski.
Surtout lorsque l’on dort à plus de 1800 mètres. 1809, pour être précis. C’est d’ailleurs le petit nom de la brasserie de l’hôtel où l’on s'apprête à prendre deux kilos et boire un Amaretto de trop, en dissertant sur quelques indispensables futilités.
Les serveurs du restaurant nous traitent avec une telle cargaison de respect que l’on se surprend à afficher un air blasé et un accent pédant, à deux doigts de cracher des répliques de Succession pour faire illusion.
Au moment de déflorer le menu, l’estomac prend les commandes, le cerveau crie à l’aide. On fait mine de gérer, en commandant de l’eau plate comme on sélectionnerait un grand cru. Wiener Schnitzel? Poitrine de porc croustillant? Duo d’agneau? Après des négociations plus tendues qu’au G7, on se jette sur le short-rib de bœuf, pomme de terre, noisettes et truffe.
Histoire de perturber la cuisine, on décide aussi d’attraper des pappardelles de ragoût de canard aux mûres en guise d’entrée.
Même si les pappardelles ont toujours une fâcheuse tendance à se refroidir aussi vite que la Suisse dès qu’il s’agit de prendre une décision, on découvre que le canard se marie à merveille avec la mûre. L’assiette sera avalée en une poignée de minute. De quoi ouvrir une autoroute pour la pièce de bœuf, alors que l’on sirote un rouge choisi (adroitement) au pif.
Dans la brasserie, des couples un peu trop polis, une famille d'Américains, des discussions en sourdine. Du jazz caresse les tympans. A l’extérieur, la neige et la brume insonorisent la vallée. C’est si beau que l’on se croirait dans le ventre de ChatGPT.
Pour se la péter un peu, on lâche quelques stories sur Instragram, l’air de rien. Comme si ce scandaleux déballage d’abondance était devenu notre routine. En taisant bien sûr le fait qu’il faudra bouffer des coquillettes jusqu’à la fin du mois pour éviter la faillite personnelle.
Il aura suffi d’une minute pour qu’une réaction exaltée d’une connaissance ne vienne perturber notre dégustation de fromages du coin.
Cette personne a tout à fait raison. Un spa, c’est à la fois un petit morceau de paradis pour citadins au bout de leur vie et un endroit qui permet de relativiser le prix de la nuit. Après une balade un peu prétexte dans les hauteurs de Saas-Fee, nos corps déformés par la gourmandise se sont donc déployés sans gène aux quatre coin du Peak Health Spa.
L’avantage d’un hôtel à 38 chambres, c’est que nos bourrelets suent en autarcie. Pas besoin de se taper les miasmes de la moitié de la planète ou d'imposer aux autres la vue de notre petit bidon (bonne bouffe oblige). Du sauna au bassin brûlant planté dans la neige, on était à deux doigts de tourner une parodie ratée d’une publicité Chanel. La star hollywoodienne et les bijoux en moins.

Inutile de vous préciser qu’une fois le corps froissé par la chaleur, le dernier Amaretto dégusté au bar de l’hôtel aura l’effet d’un formidable coup d’assommoir. Enveloppés dans nos duvets qui pèsent des tonnes, on salive déjà à l’idée d’attaquer le petit-déj’, en observant Saas-Fee se déshabiller de son brouillard.
En chemin vers la chambre, on se souvient que l’on séjourne dans un 5 étoiles. Ce genre d’établissement qui permet de croiser des plateaux qui dorment sur le sol et donnent envie de tout savoir sur la soirée de leurs propriétaires.
Deux jours à se faire dorloter les fesses en altitude donnent toujours l’impression d’avoir abandonné la vraie vie pendant deux mois. Si Saas-Fee est sans doute l’une des destinations suisses les plus efficaces pour tout oublier, les meilleures armes du Capra ont l’intelligence de se fondre dans ce décor naturel qu’aucun architecte n’est en mesure d’imiter.
On n’est pas plus riche qu’avant, mais... la vache, quel pied.
Reste plus qu’à digérer la lourde perspective d’avoir à redescendre pour ouvrir quelques factures, lancer une pizza congelée dans le four ou le poulet Prix Garantie, et (tenter de) dégonfler nos égos.
