Les grands patrons suisses sont de plus en plus fragiles et ça s'explique
Antonio Horta-Osório est depuis longtemps tombé dans l’oubli en Suisse. Son passage à la tête du Credit Suisse ne date que d'il y a cinq ans, mais le Portugais n’a été qu’une comète.
Antonio Horta-Osório est arrivé à Zurich pour inculquer la décence et la discipline à une entreprise partie à la dérive. A part quelques beaux discours, il n’en est toutefois rien ressorti. Au contraire, le patron ne s’est pas lui-même conformé aux règles de voyage en vigueur pendant la période Covid et, huit mois plus tard, il était déjà parti.
Il a été le président au mandat le plus court dans l’histoire du Credit Suisse, pourtant longue de près de 170 ans. Le plus long fut celui de Carl Abegg-Arter, qui a succédé au fondateur Alfred Escher et dirigé la Schweizerische Kreditanstalt pendant 28 ans.
Horta-Osório et Abegg-Arter sont des exceptions qui illustrent pourtant bien ce que les socio-économistes Felix Bühlmann et Emil Böhme veulent montrer dans leur travail:
La loyauté se perd
Credit Suisse n’est pas un cas isolé. Dans un article que les deux chercheurs ont publié dans Le Temps où ils parlent de leur étude, ils prennent l’exemple actuel de Nestlé.
En septembre 2025, le géant a choqué ses employés, ses actionnaires et le public en licenciant avec effet immédiat son CEO Laurent Freixe. Le Français n’avait occupé le poste qu’un an après avoir succédé à Mark Schneider, remercié assez sèchement en raison de l’évolution décevante du cours de l’action.
Les exemples de Nestlé et de Credit Suisse collent au récit selon lequel le capitalisme actionnarial a transformé les carrières des dirigeants et sapé la loyauté traditionnelle envers l’entreprise.
Soumises à la pression des actionnaires et des médias, les élites tiendraient moins fermement les rênes qu’autrefois à l’ère de la création de valeur pour l’actionnaire, expliquent Felix Bühlmann et Emil Böhme en formulant leur hypothèse de recherche.
Le capitalisme a changé
L’analyse d’un jeu de données composé de 1377 noms de présidents de conseil d’administration, de CEO et de délégués en fonction entre 1909 et 2015 dans les 110 plus grandes entreprises de Suisse, montre que la durée de fonction moyenne est passée de quinze à sept ans.
Les chercheurs expliquent ce raccourcissement continu par le passage progressif du capitalisme familial au le capitalisme actionnarial à partir des années 1980. En Suisse, cette rupture a été marquée par l'apparition des premiers chasseurs de tête. En réalité, la transition avait commencé plus tôt, de manière progressive et diffuse.
Une plus grande exposition médiatique
Le capitalisme actionnarial à l’américaine n'a pas accéléré la réduction des durées de mandat constatée par Felix Bühlmann et Emil Böhme. Ils relèvent toutefois que les durées moyennes de mandat ont davantage reculé chez les CEO depuis 1980 que chez les présidents et délégués de conseil d’administration.
Selon les chercheurs, il est possible que les CEO, dans des formes de capitalisme plus modernes, soient de plus en plus exposés médiatiquement et soumis à une pression plus forte de rendre des comptes publiquement.
La durée des mandats des organes de direction revêt une importance majeure pour les entreprises. C’est un indicateur du contrôle que les dirigeants peuvent exercer sur la stratégie de la société, leur rémunération personnelle ou les conditions de travail des employés.
Les deux socio-économistes supposent que la réduction de la durée des mandats des CEO a fait reculer leur pouvoir au sein de l’entreprise.
La gestion d'actifs change la donne
Le vide laissé par cette perte de pouvoir a probablement été comblé par les actionnaires ou les gestionnaires d’actifs qui administrent l’épargne du grand public dans des groupes d’investissements collectifs.
Les conséquences possibles de ce gain de pouvoir pour les entreprises et pour l’économie font l’objet d’autres recherches, où il est question d’un nouveau phénomène, celui du capitalisme de la gestion d’actifs. Comment, et avec quels effets, des géants comme BlackRock ou Vanguard façonnent-ils les entreprises dans lesquelles ils investissent l’argent de leurs clients?
Peut-être finira-t-on aussi par voir, dans cette différenciation croissante du capitalisme, l’une des causes de la bureaucratie qui enfle si vite. Car, comme le dit le proverbe: responsabilité partagée, responsabilité diluée. (btr/az)
