L'hiver vient et il s'annonce glacial, sur fond de montée des prix de l'énergie et de chantage gazier de Poutine. Tandis que l'Europe se met en quête frileuse de solutions, plusieurs experts suggèrent de pallier notre dépendance au gaz russe en allant sonner à la porte d'autres producteurs. La Norvège, fidèle alliée de l'Union européenne, fait figure de candidate idéale. Mais c'est une solution un peu trop belle pour être vraie, explique à watson Piergiuseppe Fortunato, économiste à la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement.
La Norvège est le deuxième fournisseur de pétrole et de gaz des pays de l'UE, derrière la Russie. Aujourd'hui, elle a la possibilité d’occuper une place encore plus importante. Mais a-t-elle vraiment les réserves suffisantes pour «sauver» l’Europe du chantage gazier de Poutine?
Piergiuseppe Fortunato: Non, malheureusement! Pour le moment, ce n'est pas du tout le cas. Encore tout dernièrement, la Russie couvrait 40% des besoins en gaz naturel utilisé en Europe. Voire encore davantage dans le cas de certains pays, comme l'Allemagne ou l'Italie. La Norvège a beau être le second exportateur derrière la Russie, elle n'assure que 25% de nos besoins. Au cours des six à douze prochains mois, on pourrait imaginer que la production et l’export norvégiens augmentent de manière à couvrir environ 30%. Toutefois, cela nécessiterait l'aval du gouvernement norvégien socialiste, très proche de la ligne verte. Et ça, ce n'est pas gagné.
Existe-t-il d'autres producteurs qui pourraient «venir en aide» à l'Europe?
Bien entendu, l'Europe se tourne vers tous les pays qui pourraient lui servir d'alternative. L’Italie, par exemple, a signé des accords de long terme très importants avec l’Algérie. Mais cela n'est pas sans poser quelques problèmes diplomatiques.
Lesquels?
Même au sein de l'Union européenne, il y a des enjeux politiques. Dans le cas de l'Italie et de l'Algérie, par exemple, l'accord a posé un problème à l'Espagne, car l'Algérie est l'une de ses partenaires de longue date. Ce nouveau partenariat a donc provoqué quelques frictions entre les gouvernements espagnol et italien.
On voit pourtant qu'il y a une possibilité de diversifier les producteurs de gaz. C'est bon signe, non?
En effet. Toutefois, il subsiste deux problèmes dans cette façon de s'approvisionner. La première, c'est que l'on retombe dans le piège de la dépendance.
Le second problème dans la diversification des fournisseurs, c'est qu'il faut s'adapter dans la manière de transporter le gaz. Si le gaz de Russie arrive via les pipelines sous forme gazeuse, celui d'Algérie arrive par la mer sous forme liquide. Il faudrait donc le transformer... Ce qui pose, là encore, quelques problèmes politiques. Par exemple, une nouvelle «unité de regazéification» rencontre de vives oppositions en Toscane.
Il doit bien y avoir quelques avantages pour les fournisseurs à vendre leur gaz un peu moins cher. La Norvège, par exemple, aurait-elle intérêt à baisser ses prix?
Vous avez raison. La Norvège aurait effectivement plusieurs avantages à écouler son gaz moins cher que ce qu'elle le propose actuellement. Tout d'abord, au niveau économique: si elle diminuait ses marges sur chaque mètre cube de gaz naturel vendu, elle en vendrait beaucoup plus. Si la quantité augmente de sorte que la Norvège remplace la Russie comme premier fournisseur de gaz naturel d'Europe, ses profits seraient énormes. C’est une question d’arithmétique. Le second avantage serait d'ordre politique, dans le cadre des tensions entre la Russie et l'UE.
Cela pourrait ouvrir de nouveaux chapitres dans les négociations entre la Norvège et les pays de l’UE.
Pourquoi le gaz est-il une arme économique, comme c’est actuellement le cas par Poutine?
Le gaz, c'est la grande fragilité de l'Europe. On a donné à la Russie un immense pouvoir. Près de la moitié du gaz dont nous avons besoin provient de Russie.
D’autant que le marché européen est frappé de plein fouet par l’augmentation des prix du gaz liquide, de manière bien plus importante qu'en Asie. L'Union européenne souffre d'un système fragile pour lequel elle a opté au début des années 2000. Tandis que la majorité des pays asiatiques achètent le gaz grâce à des contrats à long terme avec les pays producteurs, l'Europe se fournit sur les marchés presque quotidiennement. Avant, elle achetait le gaz soit sur le bas des prix du pétrole, soit grâce à des accords à long terme. Désormais, elle doit faire face à des marchés incontrôlables. Lorsqu’il y a des baisses lors de ces périodes-là, la hausse des prix est immédiate.
Pour éviter ce genre de problèmes, pourrions-nous nous inspirer du modèle asiatique?
C'est une idée. On pourrait effectuer un pas en arrière au niveau de la libéralisation du marché et conclure avec les fournisseurs des accords de long terme.
Le premier ministre italien Mario Draghi a proposé une autre solution à court terme: négocier avec la Russie, tout en imposant un plafonnement des prix. Au-delà d'un certain niveau, on ne paye pas. Il faudrait que tous les membres de l'Union européenne se mettent d'accord sur un prix et que les entreprises de ces pays concernés ne puissent pas dépenser davantage. Cela permettrait de contrôler la hausse des coûts.
Avec ce risque de tomber dans un piège de nationalisme des ressources?
Je suis d'accord. Il est essentiel d'éviter de basculer dans ce piège. Dans le cas de l'Union européen, il s'agit aujourd'hui de la Russie, mais à l'avenir, il pourrait s'agir de l'Algérie. C'est l'utilisation des ressources naturelles pour des objectifs nationalistes qui a mené à l'annexion de la Crimée. D'un point de vue stratégie, il est indispensable que l'Europe diversifie son exposition pour l'énergie. Nous devons nous rendre compte de la fragilité de notre système de libéralisation, opéré dans les années 2000, et qui nous a rendus dépendants à hauteur de presque 75%.