Ce nouveau front discret de la guerre entre Russie et Ukraine
L'information qui a circulé dans les médias le 3 mars dernier a laissé de nombreux observateurs perplexes: plusieurs explosions ont détruit un pétrolier russe, l'Arctic Metagaz au large des côtes libyennes. Il a ensuite dérivé pendant des semaines en Méditerranée, dans l'incapacité de manœuvrer et suscitant des craintes de catastrophe environnementale. Le navire figure sur les listes de sanctions de l’Union européenne et des Etats-Unis. On le considère comme un élément de la flotte fantôme russe.
La Russie a rapidement attribué l’attaque: selon Moscou, l’Ukraine aurait visé l’Arctic Metagaz à l’aide de drones. La question de la méthode s’est rapidement posée, puisque des drones auraient dû traverser l’espace aérien de plusieurs États pour atteindre leur cible. Une attaque par drones maritimes semblait peu probable, Kiev ne disposant pas de bases militaires dans le pourtour méditerranéen.
Une enquête publiée récemment par Radio France Internationale (RFI) suggère toutefois que l’attaque pourrait bien avoir été menée par voie maritime. Jusqu’à 200 soldats ukrainiens seraient déployés en Libye. Le pays serait ainsi devenu lui aussi le théâtre du conflit entre les deux pays.
Route vers l’Egypte
D’après un article du Guardian, les autorités libyennes ont décrit l’incident à bord de l’Arctic Metagaz comme une série «d’explosions inattendues» ayant déclenché un important incendie. Selon des bases de données maritimes, le navire a changé de nom, de pavillon et de gestion plusieurs fois en peu de temps — une pratique typique de cette flotte fantôme. En février, il avait chargé du gaz liquéfié dans le port russe de Mourmansk et devait rejoindre l’Egypte via la Méditerranée. C'est à ce moment qu'ont eu lieu les explosions.
Le Kremlin a accusé Kiev d’avoir attaqué le navire avec des drones maritimes. Celle-ci a démenti — et Moscou n’a fourni aucune preuve à l’appui de ses accusations. L’enquête de RFI ne confirme pas non plus l’usage d'engins maritimes, mais elle inscrit l’incident dans une série d’opérations par les eaux contre les exportations énergétiques russes.
La piste du Kendil
Par conséquent, on s'intéresse donc particulièrement à l’attaque du pétrolier Kendil, survenue le 19 décembre 2025. Il appartiendrait lui aussi à la flotte fantôme. Peu après l'offensive en Méditerranée centrale contre ce bâtiment battant pavillon omanais, un représentant du service de renseignement ukrainien, le SBU, a confirmé à l’agence Reuters que l’Ukraine avait attaqué le pétrolier à l’aide de drones, lui infligeant de lourds dégâts. L’opération a eu lieu à environ 2000 kilomètres du territoire ukrainien.
Cette attaque est d’autant plus sensible que, selon des informations du journaliste russe Alexander Nevzorov et du média d’opposition Charter97, des responsables de haut rang du renseignement militaire russe, le GRU, se trouvaient à bord.
Un général mort à bord du pétrolier?
Selon l’enquête de RFI, plusieurs membres des services de renseignement russes auraient péri lors de l’attaque de décembre, dont le général Andreï Averianov. Il s'agirait du commandant de l’unité 29155 du GRU, associée à des opérations clandestines des sabotages et des tentatives d’attentat en Europe.
L'officier figure sur des listes de sanctions européennes et on le considère comme une figure clé des activités russes en Afrique, où Moscou cherche à renforcer son influence à travers des entités baptisées «Africa Corps». Elles succèderaient de manière informelle au groupe de mercenaires Wagner. Selon plusieurs médias, Averianov en aurait été le chef. Sa mort n’a toutefois pas été confirmée — ni par les autorités ukrainiennes ni par les autorités russes.
Académie de l’air de Misrata: point de départ des attaques?
Toujours selon RFI, les soldats ukrainiens stationneraient depuis fin 2025 à l’académie de l’air de Misrata. Depuis la chute de l’ancien dictateur Muammar Kadhafi, le gouvernement libyen reconnu à Tripoli est en conflit persistant avec une autorité rivale. Il tolérerait cette présence militaire ukrainienne, notamment parce qu’elle contribue à la formation de ses propres forces.
D’autres bases accueilleraient également des unités de Kiev, notamment une base militaire à Zaviya et une cellule de coordination à Tripoli. Ces installations serviraient à coordonner des opérations avec des partenaires libyens et des services de renseignement occidentaux, notamment pour surveiller les activités russes en mer et préparer des attaques par drones. Ces informations, issues de sources libyennes citées par RFI, n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante.
Un conflit qui s'éloigne?
Cependant, le Kremlin présente la Libye comme un élément d’un conflit élargi avec l’Ukraine depuis plusieurs années. Moscou accuse publiquement le gouvernement du premier ministre, Abdulhamid Dbeibah de soutenir des «groupes ukrainiens». La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a affirmé que des autorités libyennes coopéraient avec des acteurs ukrainiens et facilitaient leur formation ainsi que la livraison de drones. Aucune preuve publique n’a été apportée.
Après l’attaque contre l’Arctic Metagaz, les autorités russes ont encore durci leur discours, qualifiant l’incident de «terrorisme maritime» et en imputant la responsabilité politique non seulement à l’Ukraine, mais aussi à des Etats européens.
De son côté, le parlement libyen a condamné l’attaque, évoquant un «acte de terrorisme maritime» contre un navire civil. Il a appelé à une enquête internationale, sans désigner de responsable.
L’enquête journalistique renforce les indices selon lesquels cette guerre aurait trouvé une nouvelle scène, plus discrète: la Libye, déjà déstabilisée par la guerre civile. Le pays pourrait ainsi devenir un point stratégique en Méditerranée — et un champ d’opérations supplémentaire pour un conflit de l’ombre entre Moscou et Kiev.
(Adaptation en français: Valentine Zenker)

