Mardi 27 août, 17h30, à la terrasse du bar Aqui, face à l’hôtel de ville d’Ilmenau. Le conseiller communal Gunther Kreuzberger, 56 ans, est au rendez-vous. «Je ne vous serre pas la main, j’ai le Covid», dit-il. «Je me sens observé comme au microscope.» Il ne parle pas de son pépin de santé, mais de lui et de la Thuringe.
Ce Land d’ex-Allemagne de l’Est, réputé pour son massif forestier toujours moins enneigé au fil des hivers, est sous le regard à la fois curieux et inquiet de l’Europe entière. Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) pointe clairement en tête des sondages avant le scrutin de dimanche, appelé à renouveler l’assemblée régionale et son gouvernement. La même élection se tient le même jour en Saxe voisine, autrefois située en ex-République démocratique allemande (RDA) elle aussi. Contrairement à la Thuringe, la CDU (démocratie-chrétienne, centre-droit) y est donnée vainqueur, devant l'AfD, mais de deux petits points.
«Tout doit être fait pour que l’AfD ne soit pas première dimanche soir. Ce serait inédit en Allemagne et ce serait une catastrophe», alerte Gunther Kreuzberger. En 1989, dans les mois précédant la chute du mur de Berlin, cet ancien lieutenant de l’armée populaire nationale de la RDA craignait de recevoir l’ordre de tirer sur les civils est-allemands désireux de passer à l’Ouest, en Allemagne fédérale.
Face à l’AfD, Gunther Kreuzberger, qui exerce la profession d’enseignant au Département médias et sciences de la communication de l’Université technique d’Ilmenau, en appelle au vote utile. Il aimerait que son parti, Pro-Bockwurst, une formation localiste portant le nom d’une saucisse bien connue en Allemagne, recommande de voter pour la CDU. «Mais ce n’est pas acquis, tout le monde n’est pas d’accord dans mon parti», confiait-il en milieu de semaine.
Donnée sept points derrière une AfD gratifiée de 30% des intentions de vote en Thuringe, la CDU pourra difficilement empêcher la victoire, ne serait-ce que symbolique, de l’extrême droite. Sur leurs affiches, les chrétiens-démocrates se posent en rempart: «Höcke stoppen, CDU wählen»: «Pour ne pas avoir Höcke, votez CDU».
Björn Höcke est le sulfureux chef de l’AfD dans le Land thuringeois. Julian Wüster, l’un des deux conseillers communaux SPD (social-démocrate, centre-gauche) d’Ilmenau, le compare à «Goebbels», le ministre de la propagande du IIIe Reich. «C’est un fasciste», insiste le jeune homme de 30 ans, doctorant en optique, marié à une Mexicaine et père d’une petite fille de 8 mois. L’élu SPD a un côté entier. S’engager dans la social-démocratie en ex-Allemagne de l’Est tient du sacerdoce. Le parti y est partout en recul.
Björn Höcke a-t-il commis une grossière erreur à quelques jours du scrutin? La presse, qui ne l’aime pas, veut ou feint de le croire. Celui qui apparaît sur ses panneaux électoraux les yeux barrés par des lunettes de soleil, l’air de se moquer un peu du monde, tout comme le slogan de l'affiche qui se félicite des menaces d'interdiction visant l'AfD, s’est attaqué dans les derniers jours de la campagne aux entreprises thuringeoises qui ont signé une déclaration en faveur de la «diversité» (les étrangers extra-européens) dans le tissu économique régional. Le sang de Björn Höcke, qui combat l'immigration, n'a fait qu'un tour: il a souhaité à ces entreprises jugées traîtresses de «graves, graves turbulences».
Jeudi, l’éditorialiste de la Thüringer Allgemeine égratignait le provocateur, qui se voit peut-être un jour chancelier d'Allemagne:
Après l’attentat islamiste qui a fait trois morts et cinq blessés graves le 23 août à Solingen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, l'auteur de l'attaque étant un demandeur d'asile débouté d'origine syrienne, Björn Höcke, qui aurait été un bon publicitaire, a prévenu: c’est «Solingen ou Höcke», le terrorisme ou ma pomme. A ce propos, la politique d'asile allemande connaissant manifestement des ratés, le chef de la CDU Friedrich Merz, principal opposant à la coalition «Ampel» au pouvoir à Berlin (SPD, Libéraux et Verts), a convaincu le chancelier Olaf Scholz d’étudier l’exemple danois, un pays gouverné par des sociaux-démocrates restrictifs sur l'asile. La tenue d’élections en Thuringe et en Saxe n’est sans doute pas pour rien dans ce soudain intérêt porté au voisin nordique.
Avec l'immigration, le niveau de vie est au cœur des préoccupations en Thuringe – les salaires y sont les plus bas d’Allemagne. Jusqu’à la «Wende», le tournant de la réunification en 1990, l’économie, à Ilmenau, 20 000 habitants sans compter la périphérie, dépendait de l’industrie du verre et de la porcelaine. La transition fut rude. Le chômage explosa à 20%. Il est depuis redescendu à 6%. A partir de sa création en 2013, l’AfD n’a cessé de progresser. Depuis les élections communales de mai dernier à Ilmenau, elle talonne la CDU, qui reste première, mais d'un cheveu.
«Les frustrations nées de la réunification, avec ce sentiment qu'une partie des Allemands de l’Est a de ne pas compter, n’ont pas diminué. Je dirais même qu’elles ont augmenté. Il y a toujours la recherche d’une nouvelle identité», observe le conseiller communal Gunther Kreuzberger. L'afflux migratoire fragiliserait un socle identitaire en phase de reconstitution. Sur quelles bases idéologiques cette renaissance se fait-elle? L'extrême droite, elle n'est pas la seule, en profite en tout cas. Sur un plan pratique, l’un des problèmes auxquels est confrontée la région serait plutôt le manque de main-d’œuvre.
C’est pourquoi Sabine, 61 ans, vendeuse à Arnstadt, le chef-lieu d'arrondissement de l'Ilm situé entre la capitale thuringeoise Erfurt et Ilmenau, ne souhaite en aucun cas un gouvernement AfD à la tête du Land.
Dimanche, Sabine votera CDU. Là encore, le vote utile.
Croisée le matin tôt dans une robe d’été, en route pour son travail après être allée acheter du pain à la boulangerie, Sabine est née à Ilmenau, au pied des forêts de Thuringe, là où les voies du train ne sont toujours pas électrifiées, donnant à l'endroit un aspect romantique, apprécié des touristes. Sabine appartient à cette catégorie de personnes, nombreuses, insatisfaite de son salaire.
La Thuringeoise évoque à présent le cas de son mari. Sa situation n’est pas plus satisfaisante.
Thomas, 61 ans également, costaud, la tête ronde, l’œil rieur, a des arguments semblables à ceux de Sabine. Mais lui votera dimanche AfD, en Saxe, où le gouvernement régional s'appuie depuis 2019 sur une coalition CDU, Verts, SPD. «A ma retraite, il me restera 58% de mon salaire, c’est nettement insuffisant», déplore-t-il, assis devant l’entrée de la pension où il loge à Ilmenau – il est de passage en Thuringe pour son travail, dans le secteur automobile. «J’ai déjà travaillé 45 ans dans ma vie. L’âge légal de la retraite est 67 ans. J’aimerais partir avant, mais c’est 0,3% de retraite en moins par mois en cas de départ anticipé.» Il réfléchit à l’après et ce qu’il entrevoit ne le réjouit pas.
Le Saxon a des reproches à adresser à «ces Ukrainiennes» qu’il voit rouler dans de «grosses et belles voitures» en Allemagne, assure-t-il. «Est-on toujours dans le domaine de l’asile?», demande-t-il. La guerre que mène «Zelensky» lui semble aller trop loin au regard de ce que l’Allemagne, soutien militaire et financier de Kiev, peut accepter.
Sa compagne ne vote pas AfD, mais BSW, pour Bündnis Sahra Wagenknecht. Issue de Die Linke, l’héritier de l’ancien parti communiste est-allemand, Sahra Wagenknecht, députée au Bundestag, à Berlin, est la révélation de ces derniers mois dans les territoires de l’ex-RDA. Elle a avalé les forces de gauche, laissant Die Linke, membre, avec le SPD et les Verts, de la coalition gouvernementale sortante en Thuringe, loin derrière dans les sondages. Mais ses détracteurs, au SPD notamment, la qualifient de populiste. Elle est pour un contrôle strict de l’immigration et s’oppose à la poursuite de l’aide, sous sa forme actuelle, à l’Ukraine. Son plan pour Kiev: négocier au plus vite la paix avec Moscou. Comme l'AfD, BSW rassure une identité «est-allemande» en mode reconquête.
«Ce serait bien que l’AfD et BSW se mettent ensemble pour gouverner en Saxe et en Thuringe», lance Thomas. Sahra Wagenknecht n'en a pas l'intention, mais elle n'exclut pas des accommodements. Si l'AfD devrait être écartée de l'exercice du pouvoir dans les deux Länder votant dimanche, un peu comme le Rassemblement national contre qui tout le monde se ligue en France, on ne sait rien à ce jour des ententes qui aboutiront aux futures coalitions. Des alliances jamais tentées pourraient voir le jour. La force de l'AfD et, dans une moindre mesure, celle de BSW, chamboulent les équilibres démocratiques.
S’il est des politiques que Thomas, le Saxon de 61 ans, ne peut pas voir en peinture, ce sont les Verts.
Tina Wittrich sait tout cela. «On est le parti que les gens aiment détester», dit-elle, de retour de Berlin. Cette conseillère communale écologiste de 31 ans est allée y chercher un prix qu’elle a gagné. Le prix «Machen» (Faire). C’est un concept en faveur du «vivre-ensemble» qu’elle a mis en œuvre à Ilmenau. «Il s’agit d’encourager les gens à faire des rencontres, à se parler, à socialiser. Et cela a bien marché», rapporte-t-elle.
Au conseil communal d'Ilmenau, où ils ne sont plus que deux élus écologistes, Tina Wittrich est en charge de la culture. «Moi, je m’attache à des projets qui intègrent la diversité, qui promeuvent la parité hommes-femmes. Cela ne plaît pas forcément à l’AfD, qui préférerait qu’on ne programme que des manifestations traditionnelles.» La jeune femme a conscience que son parti pourrait ne plus être représenté au parlement régional de Thuringe, faute d'atteindre le seuil de 5% des voix.
La victoire, dimanche, dans l'arrondissement de l'Ilm, le nom de la rivière qui traverse Ilmenau, semble promise au Dr Jens Dietrich, chef du groupe AfD au conseil communal d'Ilmenau et candidat au parlement régional de Thuringe.
Le Dr Dietrich, chimiste de formation, porte les revendications de son parti. Entre autres, détaille-t-il à watson: le renvoi de «tous les étrangers illégaux», une «plus grande neutralité des médias publics», ainsi qu'une redéfinition du «rôle supposément central du CO2 dans le changement climatique» – l'AfD est pour le maintien des filières diesel et charbon.
Le candidat du parti d'extrême-droite porte un pin's au revers de son blazer, «Der Osten machts!» (l'Est le fait), le slogan de campagne, une variante du «Wir schaffen das» (Nous le ferons) de l'ex-chancelière Angela Merkel, lorsqu'elle décida d'accueillir des centaines de milliers de réfugiés fuyant la Syrie en 2015.
Kurde de 31 ans, installé depuis dix ans en Allemagne, Saly tient un salon de coiffure pour hommes à deux pas de l'hôtel de ville Ilmenau – 18 euros la coupe tondeuse et ciseaux sans shampoing. Dimanche, il donnera sa voix à la CDU, le parti de la stabilité, la formation refuge.
Saly travaille à Ilmenau mais réside à Suhl, une ville de Thuringe pourvue d'un centre de requérants d'asile, où il y a parfois des problèmes: le centre loge plus de réfugiés qu'il ne peut. «Là-bas, reprend le coiffeur kurde naturalisé allemand, les gens sont souvent à cran avec les réfugiés, alors qu'ici, à Ilmenau, ça se passe plutôt bien avec les étrangers.»
Avec son Université technique dotée d'un vaste campus, la commune accueille un important contingent d'étudiants venus d'autres pays, souvent extra-européens, à ne pas confondre avec les migrants. Ilmenau perpétue en quelque sorte une tradition héritée de la guerre froide, lorsque, sur le même site que l'actuelle Université technique, la Technische Hochschule, dont il reste des vestiges témoignant de l'ex-RDA, hébergeait des étudiants en provenance de pays communistes ou non-alignés, allant de l'Afrique à l'Asie.
La Thuringe, comme la Saxe, comme toute l'ex-Allemagne de l'Est, étaient alors plus malheureuses qu'aujourd'hui. L'ont-elles oublié? Non. C'est peut-être une part de leur tourments identitaires: se sentir redevable peut engendrer des comportements ingrats.