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Poutine et ben Salmane, les nouveaux maîtres chanteurs du monde

Saudi Arabia Crown Prince Mohammed bin Salman talks with Russia President Vladimir Putin during a G20 session with other heads of state, Friday, Nov. 30, 2018 in Buenos Aires, Argentina. (AP Photo/Pab ...
En voilà deux qui s'entendent bien: Mohammed bin Salman et Vladimir Poutine. image: AP/AP
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Poutine et ben Salmane, les nouveaux maîtres chanteurs du monde

Le président russe et le prince héritier d'Arabie saoudite ont déclenché une guerre du pétrole contre l'Occident.
13.10.2022, 18:57
Philipp Löpfe
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Dans la politique américaine, le prix du pétrole est la mesure de toute chose. Lorsque le prix de l'essence a grimpé en flèche au début de l'été, le président Joe Biden a dû se faire violence: effectuer un pèlerinage à Riyad, faire amende honorable et même se laisser photographier avec Mohammed ben Salmane (MBS), le prince héritier et homme fort d'Arabie Saoudite, lors d'un «fistbump» historique. Il voulait ainsi inciter le prince à pomper davantage de pétrole.

CORRECTS SOURCE TO SAUDI ROYAL PALACE, NOT SAUDI PRESS AGENCY (SPA), ADDS BYLINE - In this image released by the Saudi Royal Palace, Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman, right, greets President Joe ...
Pas de poignée de main, mais un «fistbump» entre le président Joe Biden et MBS.image: keystone

Ce faisant, le président américain a dû faire preuve de courage. En effet, il n'avait pas mâché ses mots pendant sa campagne électorale à l'égard de MBS, jugé responsable du meurtre de Jamal Khashoggi, journaliste et critique du régime. C'est tout juste si Joe Biden n'avait pas relégué ben Salmane au rang de «paria».

Une courte accalmie

Le fistbump de Biden semble avoir eu l'effet escompté: une baisse du prix du pétrole, et donc de l'essence, à la fin de l'été. Parallèlement, les chances électorales des démocrates, longtemps infimes, se sont nettement améliorées en vue des élections de mi-mandat.

Pourtant, de nouveaux nuages se profilent déjà dans le ciel électoral des démocrates. La semaine dernière, l'Opep, l'association des pays producteurs de pétrole, soutenue par la Russie, a décidé de réduire la production d'or noir de deux millions de barils par jour.

Le prix du pétrole étant inélastique (c'est-à-dire qu'une petite variation de quantité a immédiatement un grand effet sur le prix), il est probable que le prix de l'essence s'envole à nouveau dans les jours à venir, compromettant ainsi massivement les chances des démocrates pour les élections de mi-mandat du 8 novembre.

Une lutte énergétique acharnée

A première vue, il semblerait que les Arabes et les autres membres de l'Opep tirent simplement le meilleur parti des opportunités offertes par la crise énergétique. En atteste cette déclaration de Suhail Al Mazrouci, le ministre de l'énergie des Etats-Unis arabes: «Si nous n'agissons pas ainsi, nous n'aurons pas assez d'argent pour les investissements à venir».

Il faut reconnaître que les Etats du Golfe sont les grands gagnants de la crise énergétique. C'est pourquoi le Financial Times affirme sans ambiguïté:

«Une lutte pour le contrôle du marché du pétrole, voire pour l'avenir de l'industrie énergétique, est devenue évidente pour tous»
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Les représentants des pays du Golfe jouent de leurs atouts.image: EPA/EPA

Ce n'est pas la première fois que les Etats du Golfe déclenchent une guerre du pétrole contre l'Occident. Après les victoires d'Israël contre les Arabes dans les années 1970, les pays de l'Opep ont fait grimper le prix du pétrole pour se venger de l'Occident. Avec succès: les deux crises pétrolières ont été une cause essentielle de la stagflation qui a paralysé l'économie des pays occidentaux pendant toute la décennie.

Cette fois encore, la politique est le moteur de l'évolution récente du marché pétrolier. A la différence que, dans le cas présent, il ne s'agit pas d'Israël, mais de Vladimir Poutine et MBS. Deux autocrates qui ont encore des comptes à régler avec l'Occident.

Motivation? Faire plier l'Occident

Les desseins de Vladimir Poutine ne sont pas un secret. Le président russe ne veut pas seulement faire passer un hiver très froid à l'Occident, il souhaite aussi endommager l'économie en augmentant les prix de l'énergie. Il espère ainsi pouvoir compenser au moins partiellement les défaites qu'il subit actuellement sur le champ de bataille en Ukraine. Selon ses calculs, les Européens et les Américains frigorifiés, pliant sous les coûts élevés de l'essence, finiront par perdre l'envie de continuer à soutenir l'Ukraine.

De son côté, Mohammed ben Salmane ne veut pas seulement se venger de Joe Biden, il a aussi tout intérêt à ce que les républicains reviennent au pouvoir. On sait qu'il a très bien réussi avec Donald Trump et qu'il a mis à disposition du fonds de gestion de fortune de son gendre Jared Kushner environ deux milliards de dollars.

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Jared Kushner peut gérer deux milliards de dollars d'argent arabe.image: keystone

Les Arabes des pays du Golfe sont par ailleurs mécontents du fait que les Américains se sont de plus en plus désintéressés du Proche-Orient. «Ils peuvent facilement énumérer 20 ans de négligence des Américains en matière de sécurité et de stabilité de la région», explique Steven Cook du Council on Foreign Relations dans le Financial Times.

Le moment est bien choisi pour la revanche de MBS. L'époque où les Etats-Unis pouvaient jouer le rôle de «swingproducteur» (producteur qui peut combler rapidement un vide sur le marché du pétrole) est révolue.

Grâce à la fracturation, les Etats-Unis ont certes pu à nouveau augmenter massivement leur production de pétrole. Le procédé étant toutefois fortement controversé d'un point de vue écologique, le gouvernement Biden veut y avoir recours le moins possible.

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Un site de fracturation aux Etats-Unis.image: AP

C'était sans compter la promesse des Etats-Unis aux Européens de les aider à passer l'hiver.

Les Saoudiens et les pays du Golfe se voient donc en position de force. «Tout le monde a besoin de notre pétrole et tout le monde doit s'arranger avec l'Arabie saoudite et les Etats-Unis arabes», explique le politologue Abdulkhaleq Abdulla au Financial Times.

«Quelques têtes dirigeantes à Washington n'ont apparemment toujours pas compris que les choses ont changé dans le Golfe persique et que nous n'acceptons plus d'ordres de Washington»

Une position de force provisoire?

Cette arrogance pourrait toutefois se retourner contre eux. Joe Biden et son parti n'oublieront pas de sitôt le traitement de faveur infligé par MBS. Certains sénateurs démocrates exigent déjà que les Etats-Unis repensent leur relation avec Riyad et rappellent volontiers que 13 des terroristes du 11 septembre étaient saoudiens. Il est également loin d'être certain que Donald Trump s'installera à nouveau à la Maison Blanche en 2024.

En Europe aussi, on se souviendra que MBS s'est allié à Poutine, aggravant encore davantage la crise énergétique. Ce soutien pourrait encore renforcer les efforts en matière de «Green New Deal». A l'exception de quelques irréductibles, tout le monde a désormais compris que la décarbonisation de la société est non seulement devenue inévitable, mais qu'elle doit surtout être rapide.

Comme l'affirme Amy Myers Jaffe, professeur de politique climatique à la Tuffs University au Financial Times: «Tous ceux qui le peuvent veulent désormais s'éloigner du pétrole: gouvernements, entreprises, villes et consommateurs. L'Opep enfonce désormais le dernier clou dans un cercueil déjà construit».

La France est étouffée par une pénurie de carburant
Video: watson
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