Ce Français était «prêt à tuer des enfants» pour éviter un génocide
En 1995, Guillaume Ancel est officier de l'armée française. Posté à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, il dirige une équipe de guidage des bombardements en pleine guerre d'ex-Yougoslavie. Comme il l'a raconté dans l'émission C ce soir sur France 5, il est alors à la tête d'une opération dont l'objectif est d'éliminer Ratko Mladić. Le chef militaire des Serbes, surnommé le «boucher des Balkans», faisait alors régner la terreur.
Après six mois passés à Sarajevo, rescapé de justesse d'une embuscade tendue par l'armée serbe, Guillaume Ancel se prépare donc à éliminer Mladić. La chronologie a son importance: c'était 15 jours avant que le commandant n'orchestre le génocide de Srebrenica. En juillet 1995, ces massacres feront 8000 morts, principalement des hommes et enfants musulmans bosniaques.
Joint par watson, Guillaume Ancel décrit le dispositif en place: «Il y a le pilote du Mirage 2000 et le responsable du guidage, au sol.» C'est ce dernier poste qu'occupait Guillaume Ancel.
Il se remémore la scène comme une séquence de film de guerre: son unité postée «sur la terrasse d'un immeuble qui avait brûlé», à 1 200 mètres de la cible. Il explique, avec une forme d'urgence dans la voix:
Guillaume Ancel rappelle qu'à l'époque, il était lui-même père d'enfants du même âge que ceux qui entouraient Mladić. «Pour moi, l'horreur dans une guerre, c'est le moment où tu es confronté à ta propre inhumanité», insiste-t-il.
Un ordre qui a horrifié le pilote du Mirage 2000:
Malgré le feu vert donné par Guillaume Ancel, l'ordre de stopper l'opération tombe d'en haut:
C'est l'entourage du président qui l'aurait convaincu de ne pas agir. «Chirac craignait de détruire sa réputation si le lendemain il y avait des photos dans la presse. Il voulait éviter les images de l'horreur.»
Or, dans cet entourage se serait trouvé un directeur adjoint de la DGSE, qui disposait d'une source auprès de Mladić, assure Guillaume Ancel. Cet homme savait que Mladić préparait un coup de force contre les enclaves protégées, mais ne pouvait pas le révéler sans griller son informateur. Il tentait donc de convaincre Chirac sans pouvoir s'expliquer — car dévoiler l'existence de cette source au PC Jupiter, c'était risquer qu'elle soit aussitôt exposée à l'entourage de Mladić, raconte l'ancien officier de l'armée française.
L'ambiguïté de la France vis-à-vis de la Serbie
Guillaume Ancel rappelle aussi que la France entretenait une relation ambiguë avec la Serbie. «Quand Chirac est arrivé au pouvoir, il était entouré de personnes qui avaient fait le choix de soutenir les Serbes».
Plus troublant encore, Guillaume Ancel assure n'avoir appris que bien plus tard l'ampleur du massacre:
C'est au cours d'une discussion avec un opérateur américain, avec qui il travaillait depuis six mois, que l'horreur se révèle à lui: «Il m'a montré des clichés pris toutes les deux heures par un avion de reconnaissance. On y voyait des gens alignés dans des tranchées; deux heures plus tard, ils étaient tous morts. Les trois jours et demi de massacres avaient été intégralement photographiés.»
Guillaume Ancel décrit l'onde de choc qui ne l'a jamais vraiment quitté:
Il poursuit: «Tu as Mladić dans le viseur, mais tu vas le laisser échapper pour des raisons que le monde entier juge excellentes. Toi, tu estimais le contraire. Oui, il y aurait eu douze morts, mais c'est la guerre.»
L'ancien militaire nous raconte avoir discuté avec trois anciens conseillers de Chirac. «Il a été très choqué d’apprendre le massacre. Il était à Strasbourg, il participait à un conseil européen. Ça l’a vraiment meurtri», assure le militaire. Le président avait été très vite prévenu par son ancien porte-serviette, Peer de Jongh.
Un film pour réveiller les souvenirs
Mais revenir sur ces événements représentait un long chemin psychologique. «J'ai hésité pendant des années à m'en souvenir», confie Guillaume Ancel.
A son retour en France, il a écrit sur Sarajevo sans jamais établir le lien entre l'opération avortée contre Mladić et ce qui s'est passé à Srebrenica. Il l'a effleuré dans son livre Vent glacial sur Sarajevo, publié en 2017. «J'ai écrit trois lignes où je parlais de l'ordre de tuer Mladić, où j'expliquais pourquoi on ne l'avait pas fait. Point.»
C'est seulement 25 ans plus tard, en 2021, qu'un électrochoc rouvre cette plaie: le film La Voix d'Aïda, de Jasmila Žbanić. Pendant un tiers du film, dit-il, il se reconnaît dans l'histoire qui défile à l'écran. Il comprend alors qu'il lui faut raconter cette histoire, avec des années de retard, «celle qui expose que nous avons épargné Ratko Mladić pour des raisons humanitaires».
Depuis 4 ans, Guillaume Ancel s'attelle à écrire ce livre, cette histoire qui lui colle à la peau. Il avoue même avoir été tenté d’en faire un roman «pour quelque part prendre de la distance avec les événements».
Aujourd'hui encore, avec le recul et les années qui s'accumulent, Guillaume Ancel reste habité par le doute:
Trente ans après, Guillaume Ancel s'interroge toujours. Il le formule avec sobriété: «Je serais intéressé de savoir comment l'IA aurait réagi.»
