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Guerre contre l'Ukraine

Comment Poutine envoie des vacanciers à la mort

Le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, continue d'autoriser les vacanciers à se rendre en Crimée, même si l'armée ukrainienne attaque régulièrement des cibles militaires dans la péninsule.
Vladimir Poutine, continue d'autoriser les vacanciers à se rendre en Crimée.Image: X, t-online/imago-images-bilder

Poutine envoie des vacanciers à la mort

La Crimée est depuis des années au cœur de la propagande nationaliste du Kremlin. C'est aussi pour cette raison que Vladimir Poutine continue de laisser des civils se rendre sur la péninsule annexée par la Russie. Des vacances au péril de leur vie les y attendent.
05.07.2024, 06:10
Patrick Diekmann / t-online
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Ce sont des images terrifiantes, que jusqu'à présent on ne voyait que dans les films: des familles profitent de la plage, sans se douter de rien. Quelques personnes se baignent dans la mer, des enfants construisent des châteaux de sable. Soudain, des missiles pleuvent dans l'eau et sur la plage. Des explosions se produisent, de la fumée s'élève. Des hurlements de désespoir suivent. Loin de la fiction, pareilles scènes ont lieu à Sébastopol. Des vidéos circulent actuellement sur les réseaux sociaux. On y voit des gens qui fuient la plage. Leur journée de vacances s'est soudainement transformée en lutte pour la survie.

Ces touristes russes avaient choisi de passer leurs vacances en Ukraine, sur la péninsule de Crimée. Pour rappel, ce territoire a été annexé par la Russie, en 2014, en violation du droit international. La Crimée n'est qu'à un peu plus de 200 kilomètres du front. L'Ukraine attaque régulièrement des cibles militaires sur la péninsule de la mer Noire. Dimanche dernier, elle aurait également utilisé des missiles ATACMS à courte portée à cette fin. Au moins l'un d'entre eux a été intercepté par la défense antiaérienne russe. Les sous-munitions intégrées des missiles sont tombées dans la mer et sur la plage, où elles ont explosé.

Au total, selon les données russes, au moins quatre personnes ont été tuées et 151 autres blessées dans ces attaques. Deux enfants figureraient parmi les victimes.

Vladimir Poutine protège certes ses navires de guerre sur la mer Noire, mais pas la vie des touristes russes. Alors qu'une grande partie de la flotte russe de la mer Noire a déjà été déplacée de la Crimée en raison des attaques ukrainiennes, les touristes sont toujours autorisés à se rendre sur la péninsule.

Nombreux sont ceux qui ne réalisent probablement pas qu'il s'agit là de vacances au péril de leur vie. Car Poutine s'efforce, surtout en ce qui concerne la Crimée, de faire croire à la population russe à une normalité qui n'existe plus depuis longtemps. A chaque nouvel incident, la propagande du Kremlin se fissure.

«Quel genre d'idiot irait passer ses vacances en Crimée?»

L'année dernière encore, le Kremlin encourageait les touristes russes à passer leurs vacances en Crimée. Même lorsque le pont du détroit de Kertch, qui relie la Russie continentale à la Crimée, a été endommagé en juillet 2023, les médias russes ont recommandé aux touristes de faire un détour de 400 kilomètres. Le gouverneur de Crimée nommé par Moscou, Sergueï Aksionov, avait déclaré l'année dernière:

«Je demande aux habitants et aux visiteurs de la péninsule de s'abstenir de voyager sur le pont de Crimée et de choisir un itinéraire alternatif par voie terrestre à travers les nouvelles régions pour des raisons de sécurité.»

Les vacanciers russes devraient donc se rendre en Crimée par voie terrestre à travers les parties occupées du sud de l'Ukraine, parfois à moins de 200 kilomètres du front, à portée des missiles ukrainiens, au milieu d'une zone de guerre. A première vue, cela semble incompatible avec la détente espérée des vacances. Pourtant, l'année dernière, des dizaines de milliers de Russes sont effectivement venus en Crimée, et rien qu'en juillet 2023, ils auraient été 70 000 à se rendre sur place.

L'année dernière déjà, les vacances des Russes en Crimée avaient créé le débat sur les réseaux sociaux. Un utilisateur qui avait apparemment annulé son voyage a écrit sur X: «Hier encore, je me disais "quel genre d'idiot irait passer ses vacances en Crimée?" Ils se souviendront certainement de leurs vacances lorsqu'ils rentreront chez eux en passant par le front. Ils perturbent la logistique de nos militaires en provoquant des embouteillages». Mais il y a aussi des avis contraires.

Anatoli, 61 ans, a raconté au Spiegel, en août 2023: «Comparé aux attentats terroristes que nous avons connus en Russie dans les années 90, ce n'est rien. Je ne perçois pas cela comme un réel danger, plutôt comme la preuve que ce que la Russie fait en Ukraine est la bonne chose à faire». Alexeï, 35 ans, a, quant à lui, témoigné:

«Ma femme et moi avons planifié pendant plus d'un an notre voyage en Crimée avec nos deux filles de 3 et 14 ans. Nous n'avons pas pensé une seule fois à annuler nos vacances. Les gens qui visitent la Crimée n'ont pas peur. Ceux qui ont peur restent chez eux. Tout le monde comprend pourtant ce qui se passe en Crimée.»

Sable fin entre deux bases militaires

Malgré la guerre, de nombreux Russes continuent donc à passer leurs vacances en Crimée. Outre le danger de la guerre d'agression russe, ils acceptent que l'essence et les denrées alimentaires soient plus chères sur la péninsule de la mer Noire qu'à Moscou. Ils ne disposent que sporadiquement d'un réseau de téléphonie mobile et doivent se procurer des cartes SIM aux points de contrôle militaires.

Ce sont surtout les familles qui sont très sensibles à la propagande patriotique du Kremlin. Les vacanciers veulent ainsi montrer que, pour eux, la péninsule de la mer Noire fait historiquement partie de la Russie. Ils rendent visite à des membres de leur famille en Crimée ou se rendent à l'endroit où ils passaient déjà leurs vacances à l'époque de l'Union soviétique.

Mais pourquoi Poutine laisse-t-il faire? La plage de Sébastopol sur laquelle les sous-munitions ATACMS auraient explosé dimanche se trouve à seulement trois kilomètres d'une base aérienne et à quatre kilomètres d'une base navale. Auparavant, l'Ukraine n'avait cessé de mettre en garde les vacanciers russes contre le fait que la Crimée n'était pas un lieu de vacances approprié, car des attaques pouvaient y avoir lieu.

Le Kremlin annonce des «conséquences» pour les Etats-Unis

Mais le Kremlin utilise les touristes russes comme boucliers. Pour Poutine, l'annexion de la Crimée en 2014 est l'un des piliers de son récit patriotique. Le fait d'admettre publiquement qu'il ne peut pas protéger la péninsule reviendrait à lui faire perdre entièrement la face. En Russie, Poutine a construit une façade selon laquelle son «opération militaire spéciale en Ukraine» – c'est ainsi que le Kremlin appelle sa guerre contre l'Ukraine – n'a pas d'impact sur la vie quotidienne de la population.

Dans la propagande russe, les touristes russes tués dimanche dernier, sont utilisés pour alimenter la haine de la population envers l'Ukraine et l'Occident. Ainsi, le ministère russe de la Défense a fait savoir que:

«La responsabilité de l'attaque délibérée de missiles contre des civils à Sébastopol incombe en premier lieu à Washington, qui a fourni les armes à l'Ukraine»

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré lundi: «Il va de soi que la participation directe des Etats-Unis à des opérations de combat ayant entraîné la mort de civils russes ne peut pas rester sans conséquences.» A l'inverse, du côté de Moscou, on passe sous silence le fait que l'armée russe attaque depuis plus de deux ans des cibles civiles en Ukraine.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a insisté dimanche sur la proposition de paix de Poutine (archives).
Dmitri Peskov.Keystone

La propagande bien huilée du pouvoir russe ne va bien sûr pas dire que c'est avant tout par son inaction et le manque d'information que des gens passent leurs vacances en Crimée.

Par ailleurs, les Etats-Unis contestent que la plage ait été la cible de l'attaque. Et en effet, les images de la caméra de surveillance que les blogueurs militaires russes ont publiées sur Telegram au sujet de l'incident montrent, selon les experts militaires, qu'il s'agissait probablement d'un missile ukrainien tiré par la Russie. En cas d'attaque ciblée, une grande partie des munitions explosives n'aurait pas atterri dans la mer. Le Kremlin en a également parlé, dans un premier temps, dimanche d'ATACMS tirés, mais cette version a ensuite été revue.

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