«Je me forçais»: Elle répétait les mensonges de Poutine et raconte
Nous sommes en 2007: Farida Kurbangaleeva fait ses débuts en tant que présentatrice du journal télévisé, Vesti, sur Rossiya 1, l’une des plus grandes et influentes chaînes publiques de Russie. Au fil des années suivantes, elle devient l’un des visages les plus connus de la télévision du pays.
Dans un entretien avec l’émission Rundschau de la SRF, elle explique avoir été à l’époque surprise par la facilité avec laquelle de nombreux collègues acceptaient la propagande d’Etat.
Un malaise grandissant
Les questions critiques sur des événements concrets, par exemple l’engagement de troupes terrestres russes, étaient esquivées par la hiérarchie et bloquées de manière indirecte, mais efficace:
Elle-même faisait partie du système et diffusait la propagande du Kremlin par le biais de cette émission. Ce n’est qu’après l’annexion de la Crimée en 2014 qu’elle a commencé à remettre son travail en question.
Un point de rupture
Un autre événement a renforcé son conflit intérieur: le crash du vol MH17 de Malaysia Airlines. En juillet 2014, le Boeing 777 a été frappé par un missile russe Buk au-dessus de l'est de l'Ukraine, causant la mort des 298 personnes à bord.
La Russie a alors lancé une campagne de désinformation sans précédent. Kurbangaleeva relayait les messages unilatéraux de l’Etat, bien qu’elle n'y adhèrait pas. Avec le recul, elle ressent de la culpabilité et reconnaît avoir fait partie de cette propagande. Elle admet:
La même année, la présentatrice a démissionné de la télévision d'Etat.
Dans son pays d’origine, Kurbangaleeva est aujourd’hui considérée comme une terroriste et une «agente de l’étranger»; son nom figure sur les listes de personnes recherchées en Russie. Sa critique ouverte de la guerre en Ukraine et de Poutine l’a mise dans le viseur des autorités russes.
En février 2025, le parquet russe a déposé une demande d’extradition auprès de la République tchèque. Trois mois plus tard, le tribunal municipal de Prague l’a rejetée, estimant qu’en Russie, ni la liberté de presse ni un procès équitable ne sont garantis. Kurbangaleeva est ainsi provisoirement protégée en Tchéquie, même si sa situation juridique reste précaire. En juillet 2025, un tribunal militaire russe l’a condamnée par contumace à huit ans de prison.
La perspective de ne plus jamais voir sa famille
Mais le plus dur pour Kurbangaleeva n’est pas d’être considérée comme terroriste par la Russie:
Bien qu'elle continue de lutter contre le système de Poutine, elle reste réaliste: même si Poutine venait à tomber, la propagande ne disparaîtrait pas pour autant. Elle explique:
L'impact de la télévision russe
Selon Kurbangaleeva, le moyen le plus efficace de lutter contre ce type de propagande est d'encourager la pensée critique. C’est précisément ce qui manque en Russie: une vision unilatérale et pro-Poutine y est prédominante, laissant peu de place à des perspectives alternatives, notamment pour des raisons culturelles.
En ce qui concerne la Suisse et certaines régions d'Europe, Kurbangaleeva se réjouit des efforts déployés pour transmettre aux enfants dès leur plus jeune âge des compétences médiatiques. A ses yeux, il est important qu'il y ait différentes forces politiques, sources d'information, médias et institutions. (fak)
Traduit de l'allemand par Anne Castella
