«J’ai cru que c’était normal»: il ne parvient pas à économiser et raconte
Enfant, René* restait parfois éveillé en pensant à la télévision. Mais pas à sa série préférée. Plutôt au moment où un huissier sonnerait à la porte, et emporterait l’appareil.
Dans sa famille, poursuites et saisies faisaient partie du quotidien, au même titre que le petit-déjeuner pris tous ensemble. «Pendant longtemps, j’ai cru que c’était normal», raconte-t-il.
Aujourd’hui, René Mélan gagne correctement sa vie. Il travaille à plein temps comme développeur web. Avec son compagnon, ils disposent d’un revenu net d’environ 12 000 francs par mois. Et pourtant, il le dit sans détour:
Mélan fait partie de cette moitié de la population suisse qui n’arrive pas à épargner. Dans son cas, cela tient surtout au fait que, plus jeune, l’argent avait toujours manqué.
Prendre conscience de la pauvreté
René a grandi dans un immeuble de logements sociaux. Sa famille faisait partie des working poor, dit-il aujourd’hui. Enfant, il ne s’en rendait pas compte. Il n’a jamais eu faim et possédait même de beaux jouets, offerts par son parrain.
C’est pendant son apprentissage qu’il a pris conscience de l’écart social qui peut séparer les gens. A l’école professionnelle, il côtoyait des jeunes de son âge qui payaient leur repas de midi avec la carte de crédit de leurs parents, qui vivaient dans des villas. Mélan, lui, disposait de 60 francs par semaine. C'est tout.
C’est à cette période qu’est né son plan pour en finir avec les calculs permanents, et quitter cette vie où chaque franc doit être gardé précieusement, ici ou là. «Je me suis juré de ne plus jamais avoir à vivre comme ça», dit-il.
Une vie avec des finances dans le rouge
René a quitté le nid familial juste après son apprentissage et a fait ce dont il rêvait depuis longtemps: acheter des choses. Beaucoup de choses. Ordinateur, télévision, gadgets, jeux vidéo. La plupart à crédit. Dans sa tête, une phrase s’est imposée, héritée de ses parents, mais qu’aucun conseiller en finances ne recommanderait: ce n’est qu’à partir du troisième rappel que ça devient problématique.
Ce mode de vie a duré plusieurs années. Plus son salaire augmentait, plus ses dépenses suivaient. Il lui est même arrivé de vouloir payer à la caisse et de voir sa carte refusée pour «solde insuffisant».
Aujourd’hui, il le dit avec soulagement, «heureusement, tout ça est loin derrière moi.» Depuis des années, il paie tout comptant. Les achats à crédit, il les a rayés de sa vie. Et pourtant, le schéma reste le même et l’argent qui entre ressort aussitôt.
Son compagnon fonctionne aussi selon ce modèle, mais pour d’autres raisons. Lui a connu l’inverse, une famille qui pouvait se permettre beaucoup de choses, jusqu’au jour où la fortune s’est évaporée. Chez René, acheter relevait de la surcompensation. Chez son compagnon, c’était une habitude. Ensemble, c’est presque devenu un style de vie.
Un plan d'épargne jamais suivi
Les charges fixes semblent pourtant maîtrisables. Le couple paie environ 2200 francs de loyer mensuel, un leasing automobile à 400 francs, et près de 900 francs de primes d’assurance maladie. Le reste se dissout dans ce qu’on appelle les dépenses du quotidien. Les sorties, les petits plaisirs spontanés, les achats qui, comme le dit René, «font envie». Il insiste:
Ce qui ressemble à un certain confort a toutefois un revers. Il ne reste rien pour se constituer une réserve financière.
D’autres se demandent comment il est possible de dormir tranquille sans économies. René connaît la règle qui veut qu’il ait de côté au moins l’équivalent de trois mois de salaire. Mais il échoue à la mettre en pratique, et souvent aussi à s’en donner vraiment les moyens. Il explique:
La perspective de la retraite
Ils ne veulent pas d’enfants. Devenir propriétaires, cela ne leur a jamais semblé réaliste. C’est surtout la question de la vieillesse qui fait réfléchir René Mélan. Les deux ont bien un troisième pilier, mais ne le remplissent qu'occasionnellement. Il lâche:
Quant à l’espoir de pouvoir maintenir leur niveau de vie une fois à la retraite, celui-ci tend vers le zéro.
Mélan dit qu’il s’attend, une fois à la retraite, à devoir recourir aux prestations complémentaires, et qu’il considère cela comme légitime dans le cadre de la solidarité suisse. Il a lui-même voté en faveur d’un financement des crèches, alors même qu’il n’aura jamais d’enfants. «Si je cotise aujourd’hui, j’aurai aussi le droit de recevoir quelque chose demain», affirme-t-il. Il ne s’agit pas de luxe, mais d’un minimum vital pour la vieillesse.
René fait partie de cette moitié de la population suisse qui affirme ne pas pouvoir épargner. Dans son cas, cela signifie plutôt qu'épargner n’a pas de sens. Lorsque les grands objectifs paraissent hors de portée, il ne reste, selon lui, que l'option de vivre au jour le jour.
*nom d'emprunt.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
