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Guerre contre l'Ukraine

Poutine a un gros problème avec le pont de Crimée

Poutine et le pont de Crimée: une affaire qui roule?
Poutine et le pont de Kertch: une affaire qui roule?keystone (montage)

Poutine a une nouvelle stratégie pour approvisionner son armée

Peu de symboles incarnent aussi fortement le pouvoir de Poutine que le pont de Crimée. Mais il peut être ciblé trop facilement. Le Kremlin privilégie de nouvelles voies de chemin de fer en Ukraine occupée.
20.05.2024, 07:03
Simon Cleven / t-online
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Début juillet 2023, deux explosions secouent l'un des symboles les plus importants du régime de Vladimir Poutine. Des drones navals ukrainiens portant 850 kilogrammes d'explosifs frappent les piliers du pont de Crimée, qui relie la péninsule au territoire russe. Un couple, en route vers les vacances avec leur fille, est tué lors de l'attaque. La jeune fille de 14 ans survit. La circulation automobile et ferroviaire est interrompue. Mais l'ouvrage emblématique ne s'effondre pas.

C'est la deuxième attaque contre le pont de Kertch (également appelé pont de Crimée) depuis le début de la guerre en Ukraine. En octobre 2022, un camion chargé d'explosifs a sauté sur le pont, tuant cinq personnes. Dans les deux cas, les services de renseignement intérieurs ukrainiens (SBU) ont revendiqué la responsabilité. La Russie a réagi avec un calme apparent après les deux attaques: après la deuxième, Moscou a annoncé une période de réparation de deux à trois mois. Ensuite, la circulation a pu reprendre normalement sur le pont.

Mais dans les faits, il semble que ce ne soit pas le cas. La Russie n'utilise presque plus le pont pour les transports militaires. Jusqu'à présent, il était considéré comme la principale voie d'approvisionnement pour les troupes russes sur le front en Ukraine. La menace ukrainienne sur l'ouvrage a-t-elle dissuadé les Russes de l'utiliser? Cela signifierait un sacré trou dans la logistique de guerre de Poutine.

En marge de l'annexion de la Crimée

Un retour en arrière s'impose: Il est difficile de trouver un autre projet qui illustre mieux les prétentions de la Russie sur la péninsule de Crimée que la construction du pont de Kertch. Déjà en mars 2014 — soit le même mois où la Russie a annexé la Crimée — le Premier ministre russe Dmitri Medvedev projette la création du pont de Kertch. En mai 2018, c'est Vladimir Poutine lui-même qui a personnellement inauguré la section routière du pont en conduisant un camion de chantier sur les 19 kilomètres de l'ouvrage.

epa06738688 Russian President Vladimir Putin (C) walks after driving the first truck during the opening ceremony of the road-and-rail Krymsky (Crimean) Bridge over the Kerch Strait, Crimea, 15 May 201 ...
Les images sont restées célèbres: Poutine en veste en cuir conduit un camion orange sur le pont.epa

Avec l'annexion, Poutine a intégré la Crimée à son empire, mais pour les Russes qui connaissent la péninsule comme une destination de vacances populaire, elle restait difficile d'accès. Seuls les voyages par bateau ou avion étaient possibles pour s'y rendre. Le pont de Crimée a changé cela. Et depuis le début de la guerre, le pont revêt une importance stratégique militaire, en particulier pour l'approvisionnement des troupes dans les zones occupées du sud de l'Ukraine. Pour Kiev, c'est donc une cible majeure à abattre.

Le trafic des trains sur le pont chute

En conséquence des attaques ukrainiennes, la Russie n'utilise plus le pont pour des transports militaires. Le chef du SBU, Vassyl Maliouk, a déclaré fin mars aux médias ukrainiens:

«Avant nos attaques, entre 42 et 46 trains transportant des armes et des munitions traversaient le pont quotidiennement. Aujourd'hui, il n'y en a que quatre à cinq, qui transportent des passagers, et un autre des biens de consommation»
Chef du service de sécurité d'Ukraine
epa08088148 Russian President Vladimir Putin (L) listens to Russian Transport Minister Yevgeny Ditrikh (R) after an opening ceremony of the railway part of the Krymsky (Crimean) Bridge over the Kerch  ...
Vladimir Poutine lors de l'inauguration de la partie ferroviaire du pont de Crimée, en décembre 2019. epa

L'agence ukrainienne Molfar, basée à Londres, a récemment examiné des images satellites fournies par le fournisseur Maxar du pont de Kertch et est parvenue à la même conclusion que Maliouk:

«Le trafic des trains militaires russes sur le pont de Crimée a été interrompu suite à l'attaque réussie de l'année dernière»

Le spécialiste militaire Gustav Gressel considère l'analyse des images satellites comme plausible, mais avec certaines réserves: «Il faut noter que ces images sont prises pendant la journée», déclare l'expert du Conseil européen des relations étrangères (ECFR). Il n'est donc pas impossible que des trains russes se déplacent de nuit, quand il est plus difficile de frapper.

«Mais dans l'ensemble, l'importance du pont de Crimée pour les transports militaires a sans aucun doute diminué»
Gustave Gressel
Gustav Gressel
Image: DR
Gustav Gressel
Né en 1979, il est Senior Fellow au bureau de Berlin du think tank Conseil européen pour les relations internationales (European council on foreign relations, ECFR). Ses domaines de prédilection sont la politique de défense, la Russie et l'Europe de l'Est.

Infrastructures ferroviaires

Si la Russie a supprimé ses transports militaires via le pont de Crimée, l'armée de Poutine doit assurer son approvisionnement par d'autres moyens. En l'occurrence, par la seule alternative restante: la voie terrestre à travers l'est et le sud de l'Ukraine. Les liaisons ferroviaires y sont devenues vitales pour les troupes du Kremlin. Et la Russie continue d'élargir cette infrastructure.

En novembre, les médias russes ont rapporté qu'une nouvelle ligne de chemin de fer était en cours de construction sur la côte de la mer d'Azov, au nord de la péninsule. Elle part de Rostov-sur-le-Don dans le sud de la Russie, puis passe par Taganrog, viennent ensuite les villes ukrainiennes de Marioupol, Berdiansk, Melitopol, et enfin Djankoï en Crimée.

La route en question (ici en emprunt la voiture).google maps

Le 18 mars, pour célébrer le dixième anniversaire de l'annexion de la Crimée, Poutine a annoncé à Moscou devant ses partisans que la section d'environ 240 kilomètres entre Rostov et Berdiansk avait été achevée.

«Nous allons poursuivre ce travail, et bientôt les trains circuleront jusqu'en Crimée, ce qui constituera une autre route alternative, en plus du pont de Kertch»
Vladimir Poutine

Pour Gustav Gressel, difficile à prédire si la ligne pourra résister à des actes de sabotage ukrainiens. «Cependant, les combats dans le sud ne sont pas aussi intenses que dans l'est», analyse l'expert. Pour l'instant, pas besoin d'y acheminer des transports plus importants là-bas. Mais la faible intensité des combats dans la région est aussi expliquée par les faiblesses logistiques russes dans la zone. Une situation qui pourrait changer lorsque la ligne sera pleinement opérationnelle.

«Les Ukrainiens estiment que les Russes n'attaqueront pas la région de Zaporijia avant leur offensive dans le Donbas et une fois cette infrastructure terminée»
Gustav Gressel

Selon l'ancien directeur du Royal United Services Institute (RUSI) britannique, Michael Clarke, cette offensive pourrait avoir lieu l'année prochaine: «Le chemin de fer fait partie des préparatifs logistiques de la Russie en vue de l'offensive stratégique attendue au printemps 2025», a-t-il déclaré au Times.

Les nouvelles voies sont «presque achevées»

Le colonel Markus Reisner voit un avantage décisif pour Poutine: «La Russie a réussi à décharger sa 'principale artère' logistique grâce à plusieurs voies secondaires», explique-t-il. Selon lui, les efforts de l'Ukraine pour détruire le pont de Crimée n'ont pas encore porté leurs fruits.

«Les Russes ont réalisé que c'est un point de passage extrêmement vulnérable»
Markus Reisner
Markus Reisner est colonel de l'armée autrichienne.
Markus Reisner
Né en 1978, ce colonel au sein de l'armée autrichienne est aussi spécialiste en histoire militaire.

«L'Ukraine va désormais certainement se concentrer sur d'autres objectifs. Même l'Occident reconnaît que l'importance du pont de Crimée devient faible», estime Markus Reisner. Selon les rapports du renseignement des pays occidentaux, le pont aurait perdu de son importance stratégique. Il reste important en tant qu'alternative pour la logistique militaire russe. Et surtout, le symbole de Poutine est encore debout.

«Les nouvelles voies d'approvisionnement russes du sud et l'est de l'Ukraine sont pratiquement achevées»
Markus Reisner

L'importance des brouilleurs russes

L'Ukraine n'est pas passée à côté des efforts russes visant à améliorer sa logistique. Cependant, elle ne dispose actuellement pas des moyens pour perturber efficacement ou empêcher les travaux de construction, selon Gustav Gressel. Bien que l'Ukraine ait tenté à plusieurs reprises de cibler ces chantiers, ils sont bien protégés par des positions de défense antiaérienne et des brouilleurs. «A cause de ces dispositifs, les Ukrainiens n'arrivent pas à frapper le chantier, même avec les armes occidentales», explique l'expert.

Cela inclut notamment les «bombes de petit diamètre lancées depuis le sol», ou GLSDB, que les États-Unis ont livrées à l'Ukraine. La livraison était accompagnée de grandes attentes, car ces bombes promettaient des attaques précises pour les troupes de Kiev. Mais les dispositifs de guerre électronique russes semblent être supérieurs aux armes guidées par GPS de fabrication occidentale. Il en va de même pour d'autres armes de précision telles que le système de roquettes à lancement multiple guidé (GMLRS) et certains types de missiles ATACMS des États-Unis.

«Cela n'est pas surprenant», déclare Markus Reisner. Les États-Unis ont développé ces armes au cours des 20 dernières années pour la guerre en Irak et contre les talibans en Afghanistan.

«Ces armes n'ont pas été conçues contre un adversaire comme la Russie, doté de capacités très avancées en guerre électronique»
Markus Reisner

Brouillage des GPS des missiles

Pour Gustav Gressel, l'Ukraine ne peut utiliser efficacement que les types de GMLRS et ATACMS équipés de têtes explosives à fragmentation. «Mais elles ne causent des dommages qu'aux véhicules de chantier et pas aux structures elles-mêmes», explique Gustav Gressel. «Et les véhicules sont facilement remplaçables». Pour Kiev, il s'agit donc surtout d'attaques qui permettent de retarder les travaux, mais pas les entraver suffisamment. L'Ukraine demande en parallèle des munitions qui fonctionnent sans GPS, comme le missile de croisière allemand Taurus. «Mais ils ne l'obtiennent pas», explique l'expert.

Markus Reisner voit trois possibilités pour perturber la logistique de guerre russe. «Pour interrompre durablement l'approvisionnement, il faudrait une grande offensive jusqu'à la mer d'Azov ou bien une campagne aérienne visant les points névralgiques tels que les ponts, les aiguillages importants ou les gares de chargement», explique l'expert. «Mais l'Ukraine ne dispose pas des moyens nécessaires pour cela.»

Une troisième possibilité serait de jouer sur le terrain de la guerre électronique, face aux dispositifs russes, afin de pouvoir utiliser efficacement les armes occidentales utilisant un GPS. «Il serait possible d'effectuer des contre-attaques contre le pendant russe du GPS, le Glonass», explique Markus Reisner. «Mais je doute que cela soit souhaitable politiquement», explique-t-il, indiquant que l'Occident ne souhaite pas perturber un système utilisé pour des systèmes civils tels que l'aviation.

«Kiev doit se contenter de dispositifs électroniques ukrainiens et occidentaux. Ils sont performants, mais pas en quantité suffisante»
Markus Reisner

Traduit par Noëline Flippe

L'Ukraine a eu la peau du «char tortue» russe
Video: watson
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