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Ukraine: «Poutine veut transformer une défaite en victoire»

Russian President Vladimir Putin listens to Chief of the Russian General Staff Valery Gerasimov as he visits the joint staff of troops involved in Russia's military operation in Ukraine, at an unknown ...
Vladimir Poutine avec le chef d'état-major des armées, Valéri Guerassimov. 16 décembre 2022, quelque part en Ukraine.Image: AP Pool Sputnik Kremlin
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«Poutine veut transformer une défaite militaire en victoire diplomatique»

Pour le géopolitologue français Bertrand Badie, une troisième guerre mondiale n'est pas une idée à prendre au sérieux. Vladimir Poutine cherche, dit-il, à se poser en leader du monde «extra-occidental», alors qu'on peut se demander si l'Europe va continuer de soutenir l'Ukraine comme elle le fait actuellement.
19.01.2023, 18:48

Vladimir Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov viennent de comparer la guerre en Ukraine à la Seconde Guerre mondiale. La Russie tiendrait aujourd'hui le rôle de rempart face au nazisme, incarné selon eux par l’Ukraine et ses alliés occidentaux. Moscou cherche-t-il à donner au conflit la dimension d'une nouvelle guerre mondiale?
Bertrand Badie: Cette façon de renvoyer l’actuel conflit à la Seconde Guerre mondiale rend compte d’un double syndrome de la défaite. Lorsque l’on est défait militairement, surtout quand on ne s’y attendait pas, la réaction naturelle, c’est bien entendu la dissuasion de l’escalade. C’est-à-dire menacer d’en venir à des moyens de plus en plus englobants et beaucoup plus déterminants pour renverser le cours de la séquence. Mais je crois surtout, et c’est le second syndrome, que le jeu de Poutine en ce moment est d’essayer de transformer une défaite militaire en victoire diplomatique. D’un certain point de vue, il y parvient. C’est pour cela qu’il est encouragé dans cette voie.

En quoi consiste cette voie?
A démontrer aux tiers parties formant le monde non-occidental, qu’elles sont victimes de l’hégémonie de l'Occident, dont lui, Poutine, serait le rempart et qu’il entend combattre. Il va rechercher dans l’anti-occidentalité une légitimation à sa guerre, qui est pas mal mise en cause de par le monde. Mais aussi et surtout, il va quérir le soutien de tous ceux qui, voyant les succès de l’Ukraine et derrière les puissances occidentales, sont sensibles aux craintes que Poutine met en avant pour expliquer que les autres parties du monde, et notamment les puissances émergentes, risquent d’être les prochaines cibles de l’Occident.

Si Poutine devait envoyer dans les prochains mois des centaines de milliers d’hommes à l’assaut de l’Ukraine, celle-ci, plus que jamais sur la défensive, n’en appellerait-elle pas à un soutien militaire massif de l’Occident, lequel serait encore plus aspiré dans la guerre contre la Russie?
Avant tout, il faut faire une analyse stratégique attentive et se demander si envoyer au combat des centaines de milliers d’hommes, dont la formation et la compétence militaires restent à discuter, serait en mesure de complètement changer le cours du conflit. Ce qu’on apprend aujourd’hui et qui est différent d’hier, c’est que les logiques de conquête sont partout mises en échec.

«On n’est plus du temps des grandes invasions telles qu’on les a connues au Moyen Age»

Je ne suis pas sûr que l’Ukraine considère qu’il y ait un changement profond dans la nature de la guerre, si cette mobilisation générale côté russe venait à se produire.

L’Occident est-il prêt, lui, à s’engager davantage?
Justement, je vois mal les puissances occidentales renverser leur doctrine et passer de la non-belligérance à la belligérance.

«Il faut garder son sang-froid: quand on sait que Poutine n’a pas été capable de faire 100 kilomètres à l’intérieur du territoire ukrainien, je vois mal comment il pourrait supporter une "troisième guerre mondiale", dite avec beaucoup de guillemets»

Comment analysez-vous les dernières déclarations de Zelensky, réaffirmant jeudi via le WEF de Davos, vouloir reprendre la Crimée, annexée par la Russie en 2014? Est-ce une manière de dire à Poutine: même pas peur?
Il y a sans doute quelque chose de cela. Mais il y a, je crois, quelque chose de plus profond dans ces déclarations. Flotte dans l’air l’idée d’une négociation, de compromis, de transaction.

«Et flotte dans l’air aussi que cette transaction passerait par un cessez-le-feu, avec peut-être quelques accommodements du côté du Donbass, mais sans retirer la Crimée à la Russie»

Il ne faut pas oublier que c’est une idée assez populaire, jusqu’aux Etats-Unis, puisque c’est la doctrine de l’ancien secrétaire d’Etat et conseiller national à la sécurité nationale américain Henry Kissinger, qui est relayée notamment dans les rangs républicains. Cela devient de plus en plus un scénario qui organise le discours de la diplomatie mondiale. Effectivement, Zelensky et les responsables ukrainiens n’ont de cesse en ce moment de rappeler que la Crimée n’est pas un chapitre particulier.

L’Ukraine ne souhaite en aucun cas faire de la Crimée une monnaie d’échange: c’est cela qu’il faut comprendre?
Oui. A mon sens, l’Ukraine cherche à verrouiller la question de la Crimée.

«Pour l’opinion publique ukrainienne, il n’y a pas de compromis possible sur la Crimée. Ce qui veut dire que dans l’état actuel des choses, il n’y a pas de négociations envisageables. Et c’est ce que Zelensky s’emploie à répéter»

Si l’Ukraine reste inflexible sur la Crimée, comptant peut-être y mener une prochaine offensive, ne va-t-on pas vers une escalade, à laquelle les Occidentaux ne pourraient faire autrement que d'y participer?
L’erreur, c’est de raisonner en termes de troisième guerre mondiale, c’est-à-dire de voir se constituer quelque chose qui ressemblerait à ce qui s’est passé il y a 80 ans, voire il y a 110 ans, sur le continent européen. Le contexte n’est pas le même.

«Je récuse totalement cette idée de troisième guerre mondiale. En ce qui me concerne, je parle de première guerre mondialisée beaucoup plus que de troisième guerre mondiale»

L’hypothèse d’une banalisation du conflit ukrainien sous forme d’une guerre généralisée en Europe ne sait pas tenir compte de tous les paramètres nouveaux de la vie internationale, des logiques d’interdépendance, des logique sociales, des transformations des rapports de force sur un plan militaire. Donc, cette généralisation du conflit à l’Europe n’est à mon sens pas à prendre au sérieux.

Où se situe l'enjeu, alors?
Ce qu’il faut suivre de très près, car c’est cela le fond de l’affaire, c’est la capacité des diplomaties et des sociétés occidentales à maintenir le cap qui est le leur depuis le début du conflit et qui consiste jusqu'ici à soutenir l’Ukraine. Les diplomaties occidentales ne seront-elles pas enclines à céder sur le cas de la Crimée, là où l’Ukraine ne le veut pas? Est-ce qu’il n’y a pas là un risque de forte tension entre l’Ukraine et ses alliés occidentaux? Idem pour les sociétés occidentales: si celles-ci s’enfoncent dans une crise économique, ne vont-elles pas faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils se retirent de cette assistance militaire?

«On a pu noter que, depuis quarante-huit heures, le discours occidental est en train de changer. L’Allemagne ne veut toujours pas livrer ses chars Leopard 2 et les Etats-Unis annoncent que la livraison de chars Abrams ne sera pas non plus pour tout de suite»

C’est un début de quelque chose que je ne sais pas encore nommer. Est-ce de la gesticulation ou l’amorce d’une nouvelle stratégie? Il faut attendre pour le savoir.

Si Poutine devait se maintenir au pouvoir une fois la guerre terminée, voudrait-il alors apparaître, comme vous l’évoquiez plus haut, en leader du monde non-occidental?
Du monde extra-occidental, je dirais. Oui, à défaut de pouvoir vaincre l’Occident, Poutine pourrait vouloir se présenter comme le leader de tous ceux qui contestent une «hégémonie occidentale», ceci dit entre guillemets, le concept devant être discuté. Mais, d’une part, Poutine vise à titre prioritaire les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), dont la Russie fait partie. Au-delà de cela, on le voit faire des percées diplomatiques assez remarquables en direction de la Turquie, de l’Iran, de l’Arabie Saoudite ou encore d’Israël.

«Je dirais que la contre-offensive diplomatique de Poutine est plus réussie que son offensive militaire»

Le groupe Wagner, actif en Ukraine, étant le bras armé de cette contre-offensive diplomatique, notamment en Afrique?
C’est plus compliqué, parce que le groupe Wagner est un groupe privé. C’est une société contrôlée comme on sait par Evgueni Prigojine, qui joue d’abord pour lui, en cherchant à démontrer à Poutine qu’il a de meilleurs succès militaires que le ministre de la Défense et le chef de l’armée officielle de la Russie, Sergueï Choïgou. C’est donc là un autre enjeu, qui fait pour l’instant les affaires de Poutine, puisqu’il est content de mettre plusieurs compétiteurs à son service, mais qui, à terme, risque de le gêner. Prigojine peut l’aider aujourd’hui, mais il sera peut-être demain un rival potentiel pour Vladimir Poutine.

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