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La carrière d'espion de Poutine est «un échec», selon Sergueï Jirnov

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La carrière d'espion de Poutine? «Un échec», selon cet ancien du KGB

L'actuel président de la Russie n'a pas été à la hauteur des services secrets, décrit comme «borné» et «obsédé par le pouvoir» par l'ancien espion du KGB, Sergueï Jirnov.
L'actuel président de la Russie n'a pas été à la hauteur des services secrets, décrit comme «borné» et «obsédé par le pouvoir» par l'ancien espion du KGB, Sergueï Jirnov.
L'ancien agent secret soviétique Sergueï Jirnov a fait très tôt connaissance avec Vladimir Poutine et révèle pourquoi l'actuel président de la Russie n'a pas été à la hauteur des services secrets. Il le décrit comme «borné» et «obsédé par le pouvoir».
07.06.2022, 05:5007.06.2022, 07:10
Stefan Brändle, Paris / ch media
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Réquisitionné pour ses connaissances en français, le Russe Sergueï Jirnov est sorti en 1984 de l'Institut Andropov, l'école des cadres pour les espions soviétiques – et a rencontré le futur président Vladimir Poutine, qui ambitionnait lui aussi de faire une carrière d'espion au Comité pour la Sécurité de l’Etat soviétique (KGB).

A Moscou, Jirnov a ensuite travaillé pour le KGB au sein du département des renseignements extérieurs, où il s'est occupé des questions liées à l'Amérique du Sud. En 1990, il a suivi des cours dans une école parisienne, l'Ecole Nationale d’Administration (ENA), pour le compte du KGB; pour se couvrir, il s'est fait le porte-parole d'une émission de télévision russe.

Après un empoisonnement, Jirnov a quitté la Russie en 2001 et a obtenu l'asile politique à Paris. Depuis, il y travaille entre autres pour la chaîne d'information française LCI. En mars dernier, il a publié le livre autobiographique L'éclaireur aux éditions parisiennes Nimrod. CH Media a pu s'entretenir avec l'ex-espion.

Monsieur Jirnov, vous êtes l'un des seuls ex-espions russes à s'exprimer sur son ancienne activité. Pourquoi le faites-vous?
Sergueï Jirnov: Depuis que j'ai quitté mon pays, je parle parce que je suis en opposition avec le régime de Poutine.

«Il mène aujourd'hui une guerre injuste et de surcroît mal préparée, dont il est le seul agresseur»

Vous l'aviez déjà rencontré lorsque vous étiez un étudiant de 19 ans. Comment cela s'est-il passé?
En 1980, je travaillais comme bénévole pour le service de renseignements téléphoniques des Jeux olympiques de Moscou. J'ai parlé au téléphone pendant des heures avec un Français. Cela a paru suspect au KGB, et l'un de ses agents m'a emmené à la Loubianka, le fameux siège du KGB.

«Ce petit homme en costume gris s'appelait Vladimir Poutine»

Il ne m'a même pas écouté, mais voulait absolument me faire passer pour un ennemi du système. Il jouissait de son pouvoir, avec lequel il essayait de me faire peur. Et il était déjà totalement borné à l'époque: il avait une idée en tête et il voulait l'imposer – alors qu'il n'avait pas le moindre argument.

Un peu comme aujourd'hui avec la guerre en Ukraine?
Exactement. Poutine dit qu'il veut «dénazifier» l'Ukraine. Sauf qu'il y a dix fois plus de néonazis en Russie. L'un d'entre eux, le ministre de l'espace Dmitri Rogozine, fait même partie du gouvernement. Poutine n'a pas d'arguments. Lors de mon interrogatoire, il ne m'a lâché – et en vitesse – que lorsque j'ai mentionné que je connaissais le petit-fils du président du Parti communiste Leonid Brejnev.

En 1984, vos chemins se sont à nouveau croisés.
Oui, car nous suivions la même formation à l'Institut Andropov, la formation du KGB. Mais je n'ai vu Poutine que peu de temps. Après un combat de rue à Leningrad, au cours duquel il s'est cassé un bras, il est tombé en disgrâce au KGB.

«Un rapport indiquait que Poutine avait un problème psychologique dans la mesure où il n'était pas en mesure d'évaluer les conséquences de ses décisions et de ses actes»

Il n'a pas le sens du danger, ce qui comporte des risques pour lui, mais aussi pour le KGB. Celui-ci l'a en tout cas expulsé vers Leningrad, puis vers la RDA.

Une mission à l'étranger en RDA, cela n'équivalait-il pas à une promotion?
En apparence seulement. En réalité, la province de la RDA était une voie de garage pour les agents soviétiques. Il en allait tout autrement de Berlin-Ouest, qui était à l'époque un centre d'espionnage international du plus grand prestige pour les agents. Mais pas Dresde et son bureau régional de cinq personnes. Poutine n'y agissait pas comme agent secret, mais ouvertement et sous son propre nom comme contrôleur de la Stasi. Sa carrière d'espion a donc été un échec.

En revanche, il est parvenu à devenir président de la Russie. Qu'a-t-il conservé au Kremlin de la mentalité du KGB?
Tout, en fait. Poutine n'est jamais vraiment devenu un chef d'Etat qui, comme l'Ukrainien Volodymyr Zelensky, a rassemblé son pays et son peuple derrière lui. En son for intérieur, il reste un chef de la Tchéka, la police politique soviétique. Il dirige le pays comme le Politburo (réd: bureau politique du Parti communiste soviétique), avec ses proches, dont des ex-agents et des gardes du corps. Ces personnes infiltrent la politique, tout comme le KGB infiltrait, autrefois, d'autres pays. Ce n'est pas démocratique.

Que pensez-vous des suicides de plusieurs oligarques?
Je n'y crois pas. Mais il n'y a aucune preuve.​

N'avez-vous aujourd’hui pas peur lorsque vous parlez de l'école?
Mon départ a été réglé, je n'ai quitté les services secrets que lorsque Mikhaïl Gorbatchev a ordonné leur dissolution. Le fait que je parle aujourd'hui dérange beaucoup de monde, c'est vrai. Mais je suis la règle d’or des services de l'ombre:

«Si tu veux survivre, reste dans la lumière»

J'écris des livres, je fais des apparitions à la télévision: ma mort non naturelle à Paris ferait la une des journaux comme l'empoisonnement de l'agent double Sergueï Skripal.

N'avez-vous pas vous-même déjà été victime d'une tentative d'empoisonnement?
Oui, en 2001 à Moscou. Les services secrets voulaient que je les rejoigne à nouveau, mais je n'étais pas prêt et je l'ai fait savoir. Ils n'ont pas du tout apprécié. Ils ont agi dans les règles de l'art, de sorte qu'on ne pouvait rien prouver. J'ai perdu énormément de poids, j'avais 40 degrés de fièvre la nuit, j'étais presque mourant – mais les médecins n'ont rien trouvé. Un médecin a pensé aux métaux lourds. Je lui ai dit au téléphone, qui était bien sûr sous écoute, que je quittais mon appartement et que j'allais en France pour des analyses de sang. Deux jours plus tard, mon appartement a reçu de la «visite», et les symptômes ont soudain disparu.​

Est-il vrai que les services secrets russes sont plus puissants aujourd'hui qu'à l'époque soviétique?
Tout à fait. Si l'on tient compte du doublement du nombre d'employés de ces services et de la réduction de moitié de la population russe par rapport à l'Union soviétique, on constate que le FSB, le service de renseignement intérieur actuel en Russie, est quatre fois plus puissant que le KGB autrefois. Le service de protection de la présidence compte à lui seul 10 000 personnes.​

Les méthodes ont-elles changé sous Poutine?
Les espions et les informateurs travaillent comme avant avec leurs «sources». Ce qui a changé en revanche, c'est la technologie. Les réseaux sociaux sont devenus le champ de bataille d'une guerre hybride pour les services secrets russes FSB (intérieur), SVR (extérieur) et GRU (militaire). Ils pratiquent la désinformation, la propagande et les cyberattaques. Les hackers des services russes sont aujourd'hui capables de mettre hors d'état de nuire les transports ou les hôpitaux de tout un pays. Quel contraste avec Poutine, qui n'a même pas de téléphone portable à ce jour! Un signe de plus qu'il est resté mentalement bloqué à l'époque du KGB.

L'armée russe en Ukraine souffre-t-elle aussi du manque de satellites de surveillance?
Oui, sur la bonne douzaine de satellites d'observation russes, seuls deux sont encore en service. En revanche, les Ukrainiens reçoivent des renseignements sur les cibles de la part des Américains. Cela explique en partie ce qui se passe en Ukraine.​

Et les missiles supersoniques russes, fonctionnent-ils?
Ils existent, mais les Russes manquent de scientifiques pour maîtriser la technologie. Poutine a deux ou trois prototypes de ces super-armes, pas plus. Elles coûtent énormément d'argent.​

Les problèmes de la suprématie russe en Ukraine vous ont-ils surpris?
Pas du tout. La Russie de Poutine est un village Potemkine (réd: un trompe-l'œil): derrière ses façades, elle n'a rien. L'armée dispose certes de plus de moyens que jamais, mais elle se révèle incapable de mener une guerre moderne. Même la logistique ne suit pas. Poutine a fait fi des principales règles de la guerre. C'est ce qui arrive quand un caporal s'imagine être un général, comme avec Hitler.​

L’armée russe semble tout de même avancer dans le Donbass.
Mais uniquement parce que les Ukrainiens manquent de moyens. S'ils reçoivent de nouvelles armes, l'armée russe ne pourra plus avancer. Il ne resterait alors à Poutine que l'arsenal nucléaire.​

Pourrait-il l'utiliser?
Ce n'est pas impossible. Comme je l'ai dit précédemment, Poutine ne peut pas évaluer les conséquences de ses actes. C'est ce qui le rend si dangereux. D'autant plus que, comme je l'ai dit:

«Poutine est têtu et ne se laisse pas dissuader par quoi que ce soit»

Dans quelle mesure les services secrets russes sont-ils actifs en Suisse?
Très actifs. Les pays neutres sont d'importants centres d'espionnage et il y a de nombreuses organisations internationales à Genève. Mais le plus gros problème est l'accueil de grandes fortunes russes. La Suisse en est trop dépendante. Je connais très bien la situation en Suisse, il y a des banques pour les Russes, des cliniques privées pour les Russes. Le fameux pragmatisme des Suisses s'est transformé en dépendance. C'est un piège.​

Est-il vrai, comme on l'entend, que les Russes emploient 20 à 30 espions en Suisse?
Parmi le personnel de l'ambassade russe à Berne et des consulats, entre un quart et un tiers travaillent pour les services secrets.

Traduit et adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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