«Elle a brisé un tabou»: un film dénonce la faillite de l'ONU à Gaza
Le film Disunited Nations s'ouvre sur les ruines de Gaza, puis nous voyons les images des attaques du 7 octobre 2023 avec en voix off le réalisateur Christophe Cotteret. «Le 7 octobre 2023, les crimes de guerre perpétrés par le Hamas jettent au monde une vision d'horreur, celle de 1200 israéliens massacrés et la capture de 251 otages.»
S'ensuivent des extraits de bombardements de la ville de Gaza et la récupération des corps des civils sous les décombres. Christophe Cotteret poursuit:
Après ces images en forme de bande-annonce, nous voyons apparaître Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens occupés en interview, qui explique sa fonction. Le décor est planté, Disunited Nations est un film sur la destruction de Gaza, mais aussi sur le travail de la rapporteuse spéciale.
Christophe Cotteret, le fil conducteur de votre documentaire est Francesca Albanese, pourquoi l'avoir choisie comme personnage principal de de votre film?
La raison principale, c'est que Francesca Albanese est la première personne à parler de génocide à Gaza et c'est fondamental pour moi. Il faut rappeler que le début du tournage de mon film était en mars 2024 et Madame Albanese n'était pas aussi connue qu'aujourd'hui. Ce qui a attiré mon attention à l'époque, c'est qu'elle a été l'une des premières à dire qu'Israël ne se battait pas contre le Hamas, mais qu'il mettait en place un processus continu de destruction de la population palestinienne, donc un génocide.
Comment l'avez-vous convaincue d'incarner le personnage principal de votre documentaire?
J'ai eu son feu vert rapidement, je ne sais pas quels ont été les moteurs de sa décision, il faudrait le lui demander. La seule chose pour laquelle j’ai dû la convaincre, c’est que je ne ferais pas uniquement son portrait. Bien sûr, j'aurais pu montrer l'image d'une femme forte qui se bat contre les grandes puissances, mais elle n'aurait pas accepté d'être le centre du documentaire.
D'ailleurs, vous remarquerez que je ne l'interviewe pas chez elle, je ne montre pas sa sphère privée. Disunited Nations, ce n'est pas un documentaire sur Madame Albanese, c'est surtout un film sur ce qu'elle incarne et sur ce qui se passe à Gaza.
Parler de Gaza est un sujet d'actualité, mais aussi très exposé médiatiquement. En tant que réalisateur, vous allez être la cible des critiques, vous en avez conscience?
Oui, j'en ai conscience. Toutefois, pendant le tournage du film, je me suis senti protégé, car je filmais Francesca Albanese et c'est elle qui était en première ligne, si je peux m'exprimer ainsi.
Ces pressions proviennent des soutiens de la politique israélienne actuelle et du gouvernement Netanyahou. Francesca Albanese a aussi subi de nombreuses attaques la qualifiant d'antisémite, tout cela pour discréditer sa parole. Toutefois, en ce qui me concerne, durant le tournage, je n'ai pas été la cible directe de ces attaques.
On peut reprocher à votre documentaire de ne pas avoir donné la parole à des représentants du gouvernement israélien.
Vous savez, j'ai l'habitude de faire des documentaires sur la violence politique et je sais que ma méthode doit être irréprochable. Dans mon film, White Power, j'ai laissé la parole à l'extrême droite.
Ce que je peux vous dire, c'est que j'ai été en contact avec UN Watch qui se définit comme une ONG, mais qui, selon moi, agit plutôt comme un lobby de la politique israélienne actuelle. Durant la préparation du film, j'ai contacté UN Watch et tenté de discuter avec eux. UN Watch m'envoie un mail pour me demander de faire figurer dans mon film, un équilibre de temps de parole entre les pro-israéliens et les pro-palestiniens, ce qui n'est pas de coutume dans un documentaire.
Et c'est tout?
Non, ils ont demandé que le réalisateur du documentaire soit changé. Vous imaginez? Je devais abandonner mon propre film, c'était un peu lunaire! Finalement, UN Watch a refusé d'apparaître dans le documentaire. Je précise que ce film ne s'est pas fait en secret, tout le monde était au courant du tournage. Par contre, à sa sortie, on a assisté aux attaques des supporters du gouvernement de Netanyahou, que ce soit par emails ou des tentatives de décrédibilisation de notre travail.
Dans Disunited Nations, vous ne suivez pas seulement Madame Albanese, mais vous allez aussi en Israël à la rencontre de l'historien Amos Goldberg qui affirme que son pays commet un génocide à Gaza, est-ce important de donner la parole à ce type d'acteur?
Tout d'abord, me rendre en Israël était extrêmement important car je voulais rendre hommage aux personnalités israéliennes qui ne sont pas broyées par la machine Netanyahou. Je rappelle qu'Amos Goldberg a dénoncé le génocide à Gaza et qu'il a été poursuivi dans son propre pays pour ses propos. Ensuite, je ne voulais pas véhiculer l'idée, qui est parfois dominante en Europe, que ce qui se passe à Gaza est un combat entre juifs et arabes. C'est un conflit politique et non religieux.
Je voulais aller en Israël pour le montrer, ne serait-ce qu'un peu. Dans mon film, j'ai mis en parallèle, les paroles d'Amos Goldberg, qui me donne d'ailleurs rendez-vous au Mont des Oliviers, avec ceux de Bezalel Smotrich, ministre d'extrême droite israélien qui a un discours suprémaciste. En accolant les discours de ces deux personnalités israéliennes, je voulais montrer que c'était une affaire politique.
De manière générale, comment votre film a été accueilli et à quel public s'adresse-t-il?
Je dirais que cela dépend des pays dans lesquels il est diffusé. Quand je le montre dans des pays arabes comme en Tunisie, une partie du public est ému, mais connaît déjà la problématique, en d'autres termes, les gens n'apprennent rien de nouveau sur la situation à Gaza. Par contre, quand je montre de l'autre côté de la Méditerranée, une grande partie de l'opinion publique s'en moque.
En France, par exemple, je sais que les problématiques internationales intéressent beaucoup moins que les affaires nationales. Ce qui m'a surpris, c'est une absence complète de couverture médiatique de la presse française au sujet de mon film. La presse belge, italienne et suisse, grâce à vous, s'y intéresse, mais Disunited Nations est sorti en décembre 2025, nous l'avons déjà présenté en France, mais je n'ai eu aucun article à sa sortie. Cela contraste avec la rapidité à laquelle les chaînes comme Arte et la RTBF m'ont donné le feu vert pour le réaliser.
Entre les images des discours propagandistes des ministres israéliens d'extrême droite appelant à libérer à Gaza et à s'y installer, et les plaidoyers de Francesca Albanese pour le respect de la vie des Palestiniens, Disunited Nations nous laisse sonnés et groggys face à la machine de guerre qui broie quotidiennement la vie des civils. Reste la figure de la rapporteuse spéciale dont on ne peut que saluer l'abnégation et la ténacité, tout en se demandant s'il n'est pas trop tard pour sauver ce qu'il reste des familles palestiniennes.
Le film est à voir le dimanche 29 mars au Cinelux à Genève.
